au coeur des ténèbres
Atmore, Alabama, Alexandre Civico, Actes Sud, 2019
Un récit tendu comme le fil d'un rasoir, entrecoupé d'ellipses comme autant de trous dans la narration. Un homme qui marche entre les champs de coton. L'attente de la mort dans l'un de ses couloirs. La quête d'une vengeance et l'histoire des brisures. Des amitiés et des bagarres dans des diners désespérés. Une histoire américaine de la violence, portée par un existentialisme métaphysique qui ne peut mener qu'à l'échec de toute rédemption. Et la grâce des fleurs de coton qui s'effilochent dans le ciel, des images sidérantes, des trois femmes que rencontre le narrateur, figures du naufrage et de la tendresse humaine.
Ce roman est tout cela à la fois, et traverse les grands espaces de la littérature avec le mélange de violence et de tendresse qui caractérisait les deux précédents romans de son auteur. Les silences, les blancs, qui traversent les courts paragraphes et ses phrases brèves contribuent à cette grâce que l'homme qui marche cherche malgré la noirceur de l'air, chargé d'une chaleur suffocante. On respire à peine. Les corps se heurtent et se font mal: "Le réel, c'est quand on se cogne", comme le montre Betty, la serveuse trop grosse qui ne peut se faufiler nulle part. Racines noires et cheveux filasses, témoin presque muet des scènes. Lentes. Dans une attente lourde. Les corps aussi sont lourds, ils se "cognent" ou se baisent dans un rapport de mépris et de prédation. Ou de simple échappatoire. Le narrateur exacerbe cette violence par la boxe. Il évoque ses cours avec Fabrice à Paris, puis Malick: "La boxe ne remplissait rien, aucun trou. Elle était là comme une amie, me rappelait que mon corps devait finir. La douleur délimitait le périmètre de mon corps. Mon visage s'arrêtait au poing qui s'y écrasait sans bruit.". (p. 40) Se heurte au réel par la douleur physique qui n'éteint pas le feu intérieur qui le consume. Regarde les armes. S'en procure une. La caresse. La seule projection qui reste est celle dont la forme du chien donne l'élan.
Un étranger dans Le Tunnel
L'étrangeté au monde de ce Français égaré au fin fond de l'Alabama, qui regarde cette Amérique avec la distance d'un visiteur et réfléchit à sa langue à mesure qu'il la parle, est une étrangeté plus existentielle au monde, dont la continuité a été brisée par une perte -des échos de cette unité heureuse reviennent par bribes, en italiques, à travers le regard effaré d'une enfant, et l'on sent à la fois la perte et le danger dont on ne pourra la protéger- et qui se poursuit dans le fragment et la recherche de l'anéantissement."Absorbé par le trou du canon, j'avais eu envie d'entrer à l'intérieur, de me glisser tout entier dans ce tunnel sombre"(p. 114). La fascination pour ce vide prend la forme du Tunnel de Sabato, qui raconte comment un homme et une femme se rejoignent à travers le jeu des vitres qui les enferment, des reflets déformants et des disparitions, par la fenêtre ouverte d'un tableau, peint par l'un et vu par l'autre, seule capable d'entrer dans cet univers que le peintre a réée pour elle; le jeu sur la réalité et ses images, sur l'attente à l'intérieur du tunnel et son écho dans la volonté de vengeance, la proie et l'ombre dessinent des parcours erratiques, entrecoupés de trains et de voitures qui semblent rouler à l'infini. On se croise sans se rencontrer, vivant des destins parallèles et séparés par de minces vitres. Ou l'on se rencontre pour se perdre. L'acceptation de la chute et la douceur du ciel rappellent les dernières pages de L'Etranger de Camus: la justice des hommes est absurde, et la seule rédemption vient de la capacité de l'homme à accepter sa condition esseulée. Et les trahisons sont des actes d'amour.
Moby Dick
L'homme qui guette sa proie est aussi celui qu'il chasse. L'identité du meurtrier ne sera jamais donnée, mais endossée par sa victime collatérale – à travers un geste absurde, parodie de western anachronique. L'un attend la mort dans son couloir, l'autre cherche à la précipiter- mais justice est déjà rendue, il est toujours trop tard. La quête de vengeance, dès les premières pages, par la lenteur, la lourdeur de ce "réel qui cogne", a perdu toute portée rédemptrice au profit d'une confrontation de l'homme et de la baleine qui l'obsède.
La fuite du temps est d'autant plus douloureuse que le temps semble arrêté dans cette bourgade qui jouxte la prison- l'élargit par cercles concentriques. Mae fête chaque année depuis dix ans, seule, l'anniversaire de son fils qui sortira dans quarante ans- elle ne sera plus là, mais garde cette "tête d'épingle" lumineuse de l'espoir. Alors que tout stagne et se répète, que la pluie tombe, que les hommes, comme les parents d'Eve, "ont encore des rêves. Et puis, le périmètre de leur conversation est si petit qu'il est parcouru en quelques minutes. Ensuite, on tourne en rond, toujours dans le même sens. Ce n'est pas de leur faute, c'est leur vie qui est comme ça, leur univers s'étend sur deux enjambées." p. 92, on sent paradoxalement une urgence.
Car tout est déjà fini, déjà perdu, ce qui rend les moments de grâce d'autant plus gratuits.
Et la douleur qui leur fait suite d'autant plus décevantes, eaux noires de la descente: "la fatigue s'est répandue, tache gluante collant le long des cils" p. 134.
Comme le temps "sautille" de ce présent gluant d'attente aux dégringolades d'"heures joyeuses" des strates du passé à l'absence irrémédiable d'avenir – la promenade au cimetière est ponctuée par un humour macabre, qui reflète l'absurdité de ce "tas d'os blancs et de cendres noires" qui obsède le narrateur, la quête s'effectue sur une ligne non pas horizontale à hauteur de paysage, mais verticale: ce sont vers les "eaux noires [de la mélancolie]qui toujours finissent par l'engloutir" que l'on descend. Non pas vers les profondeurs qui donneraient sens, mais vers la noirceur et son irrésistible douceur. L'Amérique profonde.

Les bas-fonds du rêve
Lors d'une des premières rencontre avec Eve, celle-ci raconte une légende aztèque possible, donc vraie:
"L'histoire du chaman d'une tribu des forêts, celui qu'on appelait l'Homme qui parle. Son rôle au sein de la tribu était de, chaque soir, raconter la même histoire, celle d'un roi mythique, créateur de la dynastie qui régnait sur ce minuscule peuple de chasseurs. Mais l'homme était avide de pouvoir. Aussi, chaque soir, il changeait un mot à son histoire. Mot par mot, soir après soir, il a modifié lentement le mythe que les hommes comme lui, garants de la mémoire, se transmettaient de génération en génération. Jusqu'au jour où l'histoire qu'il racontait n'avait plus rien à voir avec le mythe originel. Puis il l'a répétée, inlassablement, jusqu'au jour où les villageois lui ont offert le pouvoir." (p. 31)
Ce récit, profondément borgésien, d'une lente subsitution de la parole au profit d'un nouveau mythe qui empêche de penser toute autre histoire -et tout autre réel- est pour Eve l'image du pouvoir: les puissants, les hommes de parole et de pouvoir, ont fait de l'étoffe des rêves une "grossière toile de jute" dont on ne peut plus s'extraire. Ce récit dit alors la faillite de l'imaginaire et des livres. Il n'y a plus de quête possible, encore moins de rédemption à espérer: mot après mot, soir après soir, on a perdu la mémoire. Elle revient dans le roman par fragments tremblants, poétiques:"Sur la plage, la nuit, nous allumons une lanterne magique qui doucement s'envole dans les airs. Elle me demande, elle va se transformer en étoile? Oui." p. 66, en "têtes d'épingles" de lumière dans les ténèbres.
Le roman permet à cette parole de résister contre l'opacité du mythe qu'on nous impose pour asseoir la réalité la plus grise. Comme des coups de poing dans le vide, comme les pulsions de vie et la grâce d'Eve et la bonté des autres femmes grises du roman, comme tout ce qui échappe encore à la torpeur des parkings et des champs de coton. A la manière de Bruce Bégout dans L'Eblouissement des bords de route, Alexandre Civico parvient à capter dans cette réalité brutale et morne (l'ennui qui pèse dans le diner tenu par Betty) ces éblouissantes clartés, ces fulgurantes images qui échappent au discours du "western", celui de la Justice, de la Violence, de la Vengeance, des Bons contre les Méchants, celui de l'Amérique blanche triomphante, pour rappeler d'autres mythes, d'autres mots, que la mémoire des hommes tend à oublier.
L'homme qui marche, rôdant inlassablement autour de la prison, est aussi cette tenace volonté de ne pas se laisser perdre par la voix de l'Homme qui parle; il en émane une tendresse brutale, une puissance rugueuse et chaude, qui est l'étoffe même du rêve et de la mélancolie. Une résistance physique à l'ordre du monde, un caillou dans le lit d'un torrent, dur et brillant où s'est repliée "l'involontaire beauté du monde".
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