La Belle et la Bête
Moi, ce que j'aime, c'est les monstres, Emil Ferris, 2018, Monsieur Toussaint Louverture

Si beaucoup de romans graphiques possèdent cette puissance de créer un univers entier qu'on ne peut quitter sans avoir l'impression de devenir orphelin d'un monde, Moi, ce que j'aime, c'est les monstres atteint une telle richesse en la matière qu'il a été récompensé par le "Fauve d'Or" du meilleur album à Angolême, et non sans raison.
Outre l'histoire éminemment dramatique de son écriture et de sa parution (c'est le premier livre édité d'Emil Ferris, après 48 refus, 6 ans d'écriture, des années de rééducation au dessin après une méningite qui a laissé son auteur paralysée), ce qui se tient entre ces pages relève de la grande littérature, et la complémentarité entre la maîtrise graphique et celle du scénario donne une puissance évocatrice extraordinaire à cette histoire complexe et sombre – et pourtant touchée par la grâce.
Un monstre tendre
Une petite fille rêve d'être un monstre qui mord, parce qu'elle est un "monstre qu'on montre du doigt", vivant dans un sous-sol miséreux de l'Uptown de Chicago, avec sa mère et son grand frère. On est en 1968, dans un quartier de l'Amérique pauvre, un quartier qui réunit "l'express de ceux qui en chient", Noirs, latinos, Indiens, métisses et "blancs bouseux des collines", hippies et junkies. Le réalisme social avec lequel est décrite une époque -l'assassinat de Martin Luther King, la misère ordinaire, le racisme et la violence scolaires- est sans cesse mise en perspective, avec une ironie mordante, avec des tableaux. Car la petite Karen dessine tout ce qu'elle voit, et transfigure la réalité à travers les oeuvres du musée, dans lesquelles elle plonge et cherche des "indices", des révélations. Sur la mort de la voisine Anka, par exemple. Ou sur sa filiation et l'histoire de son frère, Deeze. Qui est à la fois saint Georges, le Dragon et la princesse, et dont la violence et la tendresse ordonnent la vie de Karen. La peinture est vivante, et l'imaginaire pénètre dans les pages à travers la manière dont les récits s'enroulent les uns aux autres, dont les vois se répondent d'une histoire à l'autre, dans l'enchevêtrement des récits. De la même manière, avc une ironie parfois glaçante, les pages des magazines d'horreur et les clichés criards font écho aux événements réels de la vie de Karen, son amie Sandy ou à l'agonie de sa mère. Partout des fantômes et des monstres, partout la violence et la peur. L'enfer, c'est les autres, parfois même ceux qui hurlent en soi.

Le sexe et l'effroi
A l'enquête sur la mort d'Anka, se mêle une longue réflexion sur la maternité et ses perversion, et sur la sexualité et la violence, à travers les yeux d'une petite fille qui veut rester dans l'univers terrificque et rassurant des histoires, et grandit malgré elle. Car la "monstruosité" désirable révèle toutes les ambiguïtés d'un passage de l'enfance à l'adolescence, et ce jeu s'effectue par la superposition de trois univers graphiques: réalisme, merveilleux et science-fiction populaire. Et le parallèle entre l'histoire d'Anka et celle de Karen. L'univers des contes donne de nombreuses clés d'interprétation à cette narration suspendue entre les secrets et les silences de famille. La bonne et la mauvaise mère d'Anka, la disparition de celle de Karen qui en fait une orpheline comme Sandy et comme Anka, l'effroi et l'attirance suscités par le sexe, les rapports de pouvoir qui s'exercent à travers le désir et la sexualité des adultes, la protection et la violence. La figure du monstre est une véritable allégorie, dans tout le roman, de cette ambiguïté fondamentale: ce qui repousse attire, ce qui fait mal fait plaisir, et la jeune fille se retrouve peu à peu projetée dans un univers que l'imagination ne peut pas toujours transcender, dans lequel il pousse de longues dents aux êtres chéris, et où la normalité affligeante des "G.E.N.S" renvoie les "freaks" à leur solitude.
Réalisme et merveilles du conte
Mais l'intime est aussi ancré dans une réalité sociale et politique, marquée par son extrême violence. Violence des rues et des familles, assassinats: l'histoire sanglante des Etats-Unis des années 1960 apparaît comme un écho terrifiant de l'Allemagne nazie vécue par Anka, et essentiellement évoquée à travers les perversions sexuelles de ses personnages. Les couvertures de revues de sciences-fiction mettent en scène sur le mode du fantasme populaire la peur des "aliens" et des robots, de la violence omniprésente, de la transformation de l'homme en monstre ou en machine à tuer, de l'intrusion dans le quotidien glamour, hyper-sexualisé, des pulsions destructrices. L'existence sordide de la toujours affamée Sandy, enfant du placard, fait écho à l'extrême misère sociale des quartiers pauvres de Chicago, mais rappelle aussi les contes de fées, avec la lueur d'insoutenable espoir qui en émerge, comme des paroles de la bonne Sonja nourricière à Anka avant d'être assassinée. Il y a en effet une tendresse et une humanité invincibles qui émergent de ces pages noires. La beauté terrible d'Anka ou de Deeze, l'humour de Karen, les dons qui surgissent au coeur de la plus extrême désolation, et la force des histoires.

Roman de l'adolescence, sur la découverte de ses origines et sur l'origine du mal, sur la quête de soi et la conquête de l'identité, Moi, ce que j'aime, c'est les monstres est aussi une histoire sur les histoires et leur pouvoir magique, rédempteur, explicatif du monde et de ses ambiguïtés, qui donne vie aux mythes antiques et sens aux mythes de la modernité, et qui rappelle que l'histoire est avant tout une transmission: son contenu et ses multiples sens possibles sont orientés par le lien qui les fait circuler entre celui qui la raconte et celui qui l'écoute. Cette transmission-filiation est au coeur du parcours des jeunes filles qui essaient de trouver leur place dans le monde entre les monstres et leurs ombres, dans la violence de la réalité auxquelles les histoires permettent de donner un sens pour ne pas sombrer dans la folie des autres.
Ce roman graphique est le premier tome paru. Il s'achève, au bout de plus de quatre cent pages haletantes, sur un mystère. La quête promet de se poursuivre, comme dans tout bon feuilleton, épousant en cela les codes des histoires d'horreur. Mais cette horreur-là est riche d'une familiarité et d'une richesse de sens, d'une beauté, par le texte et les dessins, qui donne envie de retourner dans les forêts profondes de l'enfance, où l'on se perd, où l'on risque d'être dévoré, où l'on regarde le monde des adultes avec l'effroi qu'on ne devrait jamais perdre sous peine de devenir un individu normalement fou.
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