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des graines dans le vent

27 Mars 2019, 10:58am

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Publié par Claire Mazaleyrat

des graines dans le vent

Richard Powers, L'arbre-monde, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Serge Chauvin, le Cherche-Midi, 2018

 

Le roman est fait des pages qu'un arbre a patiemment élaborées au fil des siècles, et ce roman en particulier est construit autour de la métaphore de "l'arbre-monde", qui donne leur titre aux différentes parties: racines, tronc, cimes et graines, en un long cycle de vie autour duquel se déploient comme autant de ramifications les destins de neuf personnages reliés aux arbres. Fidèle à la maxime de Patricia, chercheuse en biologie qui découvre la communication des arbres, "ce que vous faites d'un abre devrait être au moins aussi miraculeux que ce que vous avez abattu.", c'est précisément ce que réussit Richard Powers tout au long de ce roman magnifique, hymne aux arbres et à la nature, à ce qui dépasse l'humaine condition et relie les êtres entre eux, au refus d'obéissance cher à Thoreau qui inspire ses pages, à la vie et au sens qu'on lui donne si on accepte de la contempler avec une douloureuse lucidité, celle de ses personnages.

 

Arborescence

Chacun d'eux grandit à l'ombre d'arbres disséminés dans l'étendue et l'histoire du continent américain, et arrive à travers des chemins secrets à la révélation que sa place dans le monde n'a rien de naturel. Olivia, prêtresse des arbres qui entend des voix après une étrange résurrection, croise le chemin de Nick, puis de Mimi Ma et Douglas, et enfin d'Adam, en essayant de sauver les arbres millénaires que les bûcherons tentent d'abattre. Un couple atteint enfin l'équilibre et l'amour infini, après une longue vie commune tumultueuse, en regardant la forêt reprendre possession du jardin de leur pavillon citadin; une checheuse marginale et rejetée de ses pairs entreprend d'engranger les graines de toute la création arboricole pour construire une arche, mémoire du monde et espérance d'une vie future, alors que la dévastation du monde fait s'accélère sous les ravages des machines toutes-puissantes du Capital. Enfin, un informaticien de génie, créateur d'univers parallèles, à la quête du plaisir infini, se rend compte de la finitude des désirs humains; sa quête mystique le conduit de l'ascèse physique à une forme de renaissance au monde, comme après une longue hibernation, et il redécouvre l'infini à travers la luxuriance de la nature réelle.

 

L'image plus vraie que la raison

Le roman plonge le lecteur, à travers plus de cinq cent pages, au coeur de la poésie des arbres et de leur rapport avec la réalité et l'illusion. Si l'arbre mythique, qu'il soit celui de la Connaissance ou Ygdrasil, abrite les visions les plus fantasmatiques des hommes, si la femme qui entend leurs voix ou l'homme qui les dessine sont des "fous", l'illusion est pourtant du côté de ceux qui refusent de voir le danger que court le monde dépeuplé de ses êtres les plus bienfaisants, de ceux qui créent des rideaux d'arbres le long des autoroutes pour qu'on ne se doute pas du déboisement complet qui s'opère. Le renversement de la sagesse et de la folie, à travers de nombreuses références à la poésie soufie ou chinoise, donne l'impression que les personnages, comme l'auteur lui-même, suivent le cheminement d'une conversion vers la nature. Les arbres doivent avoir le droit de plaider, et l'unique conscience de ce monde n'est pas celle des hommes, y apprend-on à travers des images, plus parlantes que les arguments les plus pointus. Ce roman donne en effet toute sa force au langage poétique, seul capable de parler dans un monde où la raison s'est dévoyée au service des puissants, seul capable d'éclairer des trajectoires obscures et de donner un peu d'espérance malgré les déforestations et les ravages qu'elles provoquent. La mort apparaît comme un processus vital, à l'image de ces souches de vieux arbres qui abritent tant de vies minuscules qu'on ne saurait l'imaginer, et grâce auxquelles les forêts se repeuplent. En opérant un décentrement par la narration et le choix de placer les personnages humains au même plan que les arbres autour desquels ils s'enchevêtrent, le romancier donne à l'homme une place et un sens: celui d'une espèce parmi des milliards d'autres, toutes aussi utiles à la survie de la planète par les liens de coopération qu'elles entretiennent, et de mémoire qu'elles tissent. On retrouve dans la description très physique de la communication des arbres par Patricia l'écho de Kropotkine, qui expliquait que la loi de l'appui mutuel est la loi du progrès dans La Morale anarchiste, et montrait comment la nature, plutôt que d'inspirer la lutte pour la survie, devait servir de guide, ou de métaphore, à l'entraide sociale.

 

Plutôt que d'attendre la mort du monde, ce roman splendide est l'une des "voix" qui donnent envie de vivre et redonner vie à la nature et aux arbres qui nous entourent, au péril de nos existences conformistes et étriquées entre deux trottoirs, dans une temporalité humaine si dérisoire, et en même temps si dense qu'elle ne peut être complète que par le sens qu'on lui donne et par la lutte et l'imagination.

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