Un bon fonctionnaire
En première heure, j’ai travaillé sur un extrait de La Vague montante de Marion Zimmer Bradley, complémentaire à une séquence d’argumentation intitulée « Plaidoyer pour une répartition équitable des ressources naturelles ». Nous avons redéfini le genre de l’utopie, et analysé le genre du dialogue argumentatif. Nous avons aussi analysé l’échange entre Frobisher, tenant d’un retour à la nature comme garant du bonheur de l’humanité, et Brian, défenseur du progrès de l’humanité par le savoir théorique et pratique : nous en avons abondamment discuté, car aucun des deux adversaires n’était parfaitement convainquant. Nous en sommes arrivés à cette idée que l’homme n’a vraisemblablement pas de « nature », bonne ou mauvaise, mais un rapport d’équilibre instable entre la nature dont il fait partie et la quête de savoir. A, qui surjoue d’ordinaire avec talent son rôle de cancre, était passionné par le sujet, comprenait au quart de tour tous les arguments, et tout le groupe avait l’air très engagé dans cette analyse.
Ensuite, j’ai vu l’assistante sociale pour discuter avec elle d’un projet, encore vague, d’implanter une antenne RESF au lycée. Nous nous sommes dit que dans un premier temps, il fallait en savoir plus sur ce que ce projet implique pour l’établissement et/ou les gens concernés, mais qu’il pouvait au moins y avoir des personnes référentes chez nous, qui ne nécessitent pas d’autorisation spéciale, et qui permettraient une vigilance accrue des difficultés rencontrées par certains de nos élèves. J’ai aussi évoqué avec elle le cas d’un élève du lycée, actuellement sans domicile, lui demandant si les démarches étaient en voie d’aboutir, et ce qu’elle pensait de la réquisition du logement de fonction vacant. Elle était favorable à un passage par le cadre strictement légal : j’ai dit que je pouvais essayer de demander au proviseur, que je devais voir, si elle accepterait de faire une demande à la région, si cette démarche n’avait pas encore été effectuée.
Ensuite, j’ai mollement participé à une réunion intersyndicale : pour mobiliser, il fallait éviter toute analyse politique de la réforme du bac.
Puis j’ai eu rendez-vous avec le proviseur, accompagnée d’une collègue qui participe à mon projet de faire intervenir une association sur la gestion des eau usées en ville, dans le cadre de la semaine du développement durable. On nous avait convoquées sans que je sache pourquoi. Les statuts de cette association inquiètent le proviseur, qui a demandé à l’Inspection générale une enquête approfondie. En effet, l’historique de la gestion des eaux usées à Paris et son agglomération pourrait être traitée d’une manière « trop politique ». L’association en question, encore jeune et sans agrément, tient un discours qui lui semble extrêmement dangereux pour les élèves : il semblerait que la gestion des eaux usées puisse être expliquée avec une volonté de dénoncer certaines inégalités (c’est d’ailleurs le titre du chapitre de géographique dans lequel s’insère cette intervention), ou remettre en cause le rôle de l’état. En fait, je ne sais pas ce qui est considéré comme dangereux dans ces quelques pages. La seule citation dans les statuts qui nous a été donnée concernait la formulation de la date des AG : « à chaque équinoxe de printemps », plutôt que « tous les 20 mars ». Nous avons donc dû longuement justifier notre démarche pédagogique, le rapport avec le programme de géographie et de français, justifier que nous n’en ayons pas encore parlé aux professeurs de sciences, prévoir le planning de la restitution, assurer que- si l’association était finalement autorisée à entrer dans l’établissement-, nous étions garantes de la variété des points de vue apportés aux élèves sur le sujet traité. L’année dernière, mon partenariat avec l’ANRAT sur le thème des « fables politiques au théâtre », nous avait amenés à une réflexion autrement plus périlleuse sur le concept de démocratie et sa réalisation problématique. Je n’avais pas été inquiétée, ni soumise à une évaluation publique des acquis du projet.
Ensuite, j’ai demandé avec force concessives s’il avait été envisagé de demander à la Région l’autorisation d’occuper le logement vacant pour l’élève que nous savons sans domicile. Ont suivi vingt minutes de rappel de notre rôle, de la déontologie requise par les enseignants, et de la discrétion dont chacun devait faire preuve. Nous avons ainsi appris que l’appel aux dons pour payer une chambre d’hôtel à ce jeune pendant les vacances, initié par une collègue, et formulé sur l’espace numérique du lycée, sans que la Direction ne soit sensée avoir accès aux messages qui ne la concernent pas, était connue d’elle, et fortement critiquée. Que nous outrepassions largement nos fonctions par ce type d’initiatives, et que nous mettions en grand péril cet enfant et sa famille. Que nous n’avions pas les armes pour aider tous les jeunes en difficulté, et qu’il fallait se délester de toute responsabilité. En attendant, je crois que c’est la surveillante F. qui est en train de lui chercher une collocation, et il dort chez une collègue depuis quelques jours.
Ensuite j’ai repris, avec du retard parce que la sonnerie n’interfère pas avec le discours du Proviseur, mes cours, alors que mes élèves s’étaient dispersés sans autorisation, et que nous avons ainsi perdu quinze bonnes minutes de cours. Nous avons encore analysé des textes variés, discuté des points de vue de chacun après avoir tenté de les comprendre et de les reformuler avec justesse. Avec des élèves qui n'avaient pas grande envie de réfléchir et de travailler. Qui auraient préféré copier des définitions sur convaincre et persuader, mais qui ont fini par comprendre, bon an mal an, comment s'était construit le mythe du bon sauvage et quel rapport avec la "nature" postulait cette image.
Cinq heures plus tard, j’ai récupéré mon fils malade chez une copine, qui vit avec ses deux filles dans un 15 mètres carrés insalubre, rongé par l’humidité, où les petites ont pris de l’asthme, et qui n’arrive à trouver ni logement décent, ni travail. Mais elle m’avait gardé mon fils parce que j’avais trop de retard dans mes cours et ne pouvais pas être encore absente.
J’ai bien conscience que certaines bonnes volontés ont des conséquences bien plus fâcheuses qu’on ne le croit. J’ai bien conscience que les postes à responsabilité donnent peu de pouvoir réel, et beaucoup de bonnes raisons d’éviter les décisions hâtives. J’ai bien conscience aussi que j’ai la responsabilité, bien modeste, d’enseigner « la question de l’homme dans les genres de l’argumentation » et que travailler sur Reclus, Kropotkine et Bookshin n’est pas complètement dénué d’idéologie -même si en parallèle ils lisent aussi la Fontaine, Giono et Rousseau, Diderot et Bougainville, qui ne me semblent pas des références profondément séditieuses. Que je ne suis pas censée former des militants, mais des esprit critiques -c’est ce que je m’applique à faire, en essayant de les doter d’outils de réflexion, et surtout de substance. J’ai bien conscience que l’assistante sociale est bien plus à même que nous de débloquer certaines situations, et que beaucoup d’enjeux nous échappent.
Mais je ne peux pas m’empêcher de penser au texte d’Hannah Arendt que j’ai étudié en BTS la semaine dernière, sur la banalité du mal : elle analyse le cas Eichmann, ce parfait fonctionnaire qui n’a fait qu’obéir aux ordres, et ne s’est posé aucune question sur les conséquences de ses actes : banalité du personnage, pauvreté de son langage, abondant usage de clichés. Ce qui, en somme, reflète l’absence de conscience individuelle qui produit la monstruosité des actes, si par mégarde ce type de caractère est placé par les circonstances dans un cadre politiquement propice à l’exécution de masse. Personne ici ne songerait à comparer l’Allemagne nazie à la réalité française de notre époque ; mais rester aveugle et sourd à l’injustice, à l’inégalité, à la misère réelle des gens qui nous entourent, ou compatir mollement et « transmettre l’information » sans interpréter les faits et s’engager dans leur contenu, me semble le début d’une monstruosité morale que je ne peux pas admettre, justement parce que je n’enseigne pas que des figures de style et des compétences rédactionnelles, mais des valeurs. Quant à l’idéologie, il me semble tellement évident que l’école n’est absolument pas le lieu de la neutralité, mais d’une idéologie libérale, où la démocratie est travestie comme une putain par des simulacres qui assurent le pouvoir d’une oligarchie, que je pense que ma fonction est justement, peut-être, de faire percevoir aux élèves l’existence d’autres idéologies, d’autres systèmes de pensée, d’autres langages que la novlangue pédagogique en usage- dans l’espoir de contribuer vaguement à leur émancipation.
Mais dans le doute, ce soir, j’ai surtout envie de changer de boulot.

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