Le groupe, bordel!
Principes de solidarité mutuelle et novlangue pédago

Nous achevons à une allure vertigineuse l’analyse de deux textes complémentaires à un extrait d’Elisée Reclus : La Morale anarchiste, de Kropotkine, et un article de Murray Bookshin expliquant ce qu’est l’écologie sociale : tous ces textes ont en commun l’analogie entre la nature et la société humaine, l’une permettant de comprendre le fonctionnement de l’autre, et la possibilité pour l’homme de se fonder sur le principe de solidarité égalitaire, qui plaît beaucoup à certains élèves.
Je profite alors des vingt dernières minutes pour me saisir de « l’heure de vie de classe » dont je dispose, pour évoquer le problème de fonctionnement des groupes de travail, notamment en TPE. J’ai reçu hier T., éplorée, qui m’a racontée comment elle avait dû supporter toute la charge de travail de son groupe pour pouvoir rendre à temps la production censément commune. J’annonce le problème : avantages et difficultés du travail en groupes, et voilà, en gros, ce que j’entends.
- Le travail en groupes, ça permet d’échanger des idées
- Oui, mais des fois on perd du temps quand on discute trop longtemps avec des idées différentes
- Ça permet aussi de nous entraîner à travailler à plusieurs, comme dans la vie active. On doit apprendre à se partager efficacement les taches pour avancer.
Je leur demande si ce « partage des tâches » est forcément harmonieux. Pourquoi certains groupes ne fonctionnent-ils pas ?
- Il y a des gens qui n’ont pas envie de travailler, et qui se reposent sur les autres.
- Il y a aussi des fois où certains imposent leurs idées à tout le monde, alors on n’a plus envie de travailler.
- On n’a pas toujours envie de faire ce qui est demandé, même avec ses copains. On préfère discuter entre nous.
Quel serait le problème, au fond, si certains faisaient le gros du travail, en trouvant ça intéressant, pendant que ceux qui ne sont pas intéressés, discutaient ?
La réponse est unanime : la note. Profondément injuste, parce qu’elle sanctionne un travail, un investissement, et que certains en « profitent » sans qu’on reconnaisse le travail des autres mieux.
J’interpelle le plus indigné sur le point : il fait du basket. Je lui demande ce qui compte le plus, si c’est le plaisir pris dans un match raté, les belles actions réalisées, ou bien la victoire. Il commence par répondre avec évidence que c’est la victoire. Puis quelqu’un d’autre répond que si l’entraîneur le félicite malgré la défaite, c’est pas mal. Et enfin un autre dit que ça n’a rien à voir, parce que le basket on le fait pour le plaisir, contrairement au travail scolaire.
Nous en revenons au débat que nous avons eu plusieurs fois dans l’année sur la note : ils me ressortent tous comme un seul homme son absolue nécessité pour les dossiers, l’orientation, l’obtention du bac et l’avenir professionnel. Et ils ont largement raison, c’est ce qu’on leur dit pour les aliéner absolument à un système de récompense immédiat -à mesure que le contrôle continu se renforce et que l’examen final perd de sa valeur, la note devient un goutte-à-goutte permanent de méthadone, et nos élèves de parfaits petits abrutis. Au sens étymologique du terme, et pas très écologie sociale-friendly : rendus bêtes comme des oies.
Dans un brouhaha de fin de cours, nous en arrivons donc à cette conclusion hâtive : leur rapport au travail, en groupe ou individuellement, a été complètement dénaturé par cette tyrannie de l’évaluation, leur a ôté le plaisir d’apprendre, et sa gratuité. Ça ne les a pas rendus tellement plus « performants », et le travail de groupes n’est pas la panacée : ils semblent au passage avoir compris mon résumé express du « Contrat Social », chapitre 5, et l’idée que si on ne s’assemble pas volontairement pour faire œuvre commune, librement et en se dévouant entièrement aux autres, eh bien on reste un troupeau bêlant, et la proie du premier petit tyran de service.
Comme ils auront tout oublié demain, puisque ce n’est pas noté, à tous les sens du terme, je leur demanderai peut-être de rédiger collectivement une petite note de synthèse qui comptera pour la partie « citoyenneté » de leur dossier scolaire numérisé.
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