Verte mémoire
Haroldo Conti, La Ballade du peuplier carolin, traduit de l’espagnol (Argentine) par Annie Morvan, La Dernière Goutte, 2018
Disparu dans la nuit du 4 août 1976, Haroldo Conti laisse avec ce recueil de nouvelles et d’Hommages, rassemblés sous le titre de la première nouvelle du recueil, comme le testament d’un homme attaché à une terre et un arbre, à partir desquels tout un réseau de liens se tissent et illuminent les destins qui s’y croisent. Cette édition met en effet en regard le recueil de la « Ballade du peuplier carolin », dont les histoires se déroulent autour de Chacabuco , village natal, les hommages aux amis disparus, et d’autres textes évoquant les figures du paysage d’enfance et les souvenirs. Tout s’y construit comme poussent autour de la branche les petites feuilles du peuplier, « d’un vert plus cru qui, au coucher du soleil, brillent de leur propre lumière ». ce qui frappe dans ce livre imprégné de nostalgie et de tendre ironie à l’égard de ces « vies minuscules » qu’il ressuscite en quelques pages, c’est l’humilité du ton et des destins racontés, et la profonde poésie qui en émane.
Feuillage
C’est par ces mots que commence la première nouvelle, celle sur laquelle se développe tout un réseau d’images poétiques et de personnages dont les récits s’entrecroisent : « On pense généralement que les journées d’un arbre se ressemblent toutes. Surtout s’il s’agit d’un vieil arbre. Mais non. Une journée d’un vieil arbre est une journée du monde. » La rayonnante simplicité de cette découverte donne à lire d’emblée l’enracinement de la langue dans un paysage, et l’appartenance de l’un au multiple, à travers cette figure tutélaire du peuplier dont la première nouvelle suit les journées et le rapport au passage des heures, à la lumière et à l’espace dans une temporalité infinie, celle de l’arbre sous lequel naît la narration. La poussée solitaire et infime d’un herbe verte qui peu à peu devient monde, car « ce n’était pas un arbre, c’était un bois, un grand nombre d’arbres, une terre ornée de plumes, une haute et bruyante fraternité », est l’illustration particulièrement lyrique et lumineuse du rapport aux hommes que dessine l’auteur dans la succession de ces récits doux-amers, qui suivent le triste destin d’âmes grises et de pleureurs solitaires ou de femmes à la mémoire perdue. Les « Tristesses de l’autre rive », à travers un parcours en car, évoquent toutes les figures disparues des amis, et dans cette constellations de noms qui ont parcouru les méandres du Río de la Plata se dessinent le même cheminement obscur des branches et des feuilles agitées par le vent : « tandis que les ombres jaillissent un moment de l’obscurité », le dernier village avant la mer redonne vie à ces dizaines de visages qui ont animé les nuits de Rocha :
p. 127 : « Ma main se colore en un tremblement, je la délivre de ses ombres, et j’ai pour elle presque la même pitié que j’avais pour Buenos Aires avant qu’elle ne s’abîme dans le fleuve, même si cela n’a aucun sens, car ma main est amarrée au reste de mon corps, qui renferme toute cette tristesse, et elle écria ce que je pense, si ma tristesse arrive jusqu’à elle, cette main un peu étrangère qui vagabonde dans les ombres, sûre d’elle-même et de ses gestes appris par cœur. »
La partie et le tout, l’intime et le collectif, l’émotion d’un narrateur omniprésent et les autres auxquels il rend vie par des hommages qui commencent dès la première ligne, le tremblement infime de la main et le mouvement de tout le corps, donnent à ces lignes cette singulière densité : comme si l’écriture permettait de relier l’infiniment misérable à une fraternité humaine baignée par la tristesse. Car c’est aussi un livre de deuil qui s’écrit là, dans l’absence des disparus- ceux du village, oubliés par le temps et la route qu’on n’asphalte pas souvent, et les écrivains que la mort ou les militaires ont brisés. Peuplé d’ombres sous l’égide lumineuse de ce peuplier qui reste immuable et vieillissant dans la clarté du jour, le livre érige à la mémoire des disparus une humble stèle, comme si la menace de la propre mort de l’auteur leur donnait d’avance une portée d’autant plus tragique. On a en effet l’impression que c’est une époque entière, avec ses manières de vivre, ses « dévotions » et ses travaux d’artisans, qui est en train de disparaître sous les yeux de Conti à mesure que l’ombre grandit réellement sur le pays. Le peuplier pourtant continue jusqu’à la dernière ligne de faire briller ses feuilles dans le ciel, et renforce cette image d’une amère espérance persistant jusqu’après la mort de tous ceux qui l’ont vu grandir : « Et lorsque les ovations s’éteignent, venant de la terre pelée recouverte de nuit, venant de dessous le, peuplier carolin, des applaudissements lointains et solitaires montent du ciel jusqu’à la petite chaise de la tante Teresa. »
Les feuilles qui poussent vers le haut du ciel, « projetant quelque autre résurrection », sont aussi à l’image de ces fous volants et autres tristes personnages illuminés par une seconde merveilleuse qui donne sens à l’ensemble de la « poignée de tristesses » qu’est leur existence misérable : infime et multiple, résistant à toutes les avanies du temps, ressuscitant à l’infini, irréductiblement attaché à la terre qui la porte et la fait jaillir en « petites flammes » : « Alors effaçant le temps et les distance, je les rassemble tous autour de cette table du souvenir que ce soir j’ai dressée pour eux », car « il est urgent et nécessaire « que le reste du monde entende parler d’eux, tous ces disparus, tous ces infimes personnages humbles que la même terre a portés, et qui ne sont plus qu’« un misérable brouillon ».
La terre et ses chemins
La course à Bragado, le pélerinage prélude à la cérémonie nuptiale, l’autre pèlerinage par la ONDA jusqu’à Rocha, et les chemins qu’emprunte la mémoire vers le pays natal, structurent les récits. Alors que le village de Chacabuco représente un lieu clos et tenu à distance du monde, où les rêves s’engluent dans un quotidien misérables, fait d’éphémères rencontres et de profondes déceptions, de répétitions des gestes et de douce folie, nombreuses sont les figures qui tentent d’échapper à cet enfermement, aussi confortable qu’un foyer que désolant comme l’hiver qui détrempe la terre. L’oncle Agustín qui court et s’enquiert jusqu’après sa mort de l’état des routes, comme Basilio Argimon, Icare un peu ridicule et sublime par ses tentatives désespérées de voler, le senor Pelice partant sur le Prado au bras de la belle Haydée, morte depuis des années, par une nuit parfumée, sont autant de figures du désir fou de vivre et de dépasser l’humaine et humble condition qui pousse à rester obstinément sur terre. En effet, si l’humilité apparaît comme la vertu des honnêtes gens, et teintée d’un profond lyrisme à travers la description des choses du quotidien, des fleurs dans les boites de conserve, des gestes de la mère et de la coquetterie du père qui flanque une plume de laneret à son chapeau pour provoquer la chance, l’élévation vers le ciel en est le pendant nécessaire, qui donne à cette gravité profonde l’élan de l’espérance et la légèreté du rêve. Cette dualité donne aux personnages leur aspect tragique et leur tristesse somptueuse à ces histoires d’échecs, qui évoquent les nouvelles de Felisberto Hernández, cité parmi les amis partis.
p. 88 : « Le vent d’est soufflait, profond, régulier. Il entra dans son sillage et hésita un instant. Puis il eut l’impression que ses ailes creusaient l’air, et la vérité de l’Ange le frappa de plein fouet. Il pouvait voler ! Il avait été conçu, bâti et créé pour voler. Singulière vérité que les hommes tarderaient à comprendre mais qui était la Vérité. Ce qui était arrivé par la suite n’avait pas d’importance, car cela concernait la partie humaine, terrestre, qui vivait encore en lui et que l’Ange devait consumer et absorber. C’était cette partie et elle seule qui s’était écrasée au sol. »
L’amour occupe à ce titre une place essentielle, tant il relie les êtres entre eux pour de fulgurants instants et leur offre l’accès à un infini qu’ils n’étreindront jamais. Si Pedro, dans « Ma mère marchait dans la lumière », à l’occasion d’une échappée hors du bidonville dans la nuit parfumée des odeurs de poule au pot à l’espagnole de sa mère, parvient à saisir un instant Carmen dont les seins voluptueux l’ont obsédé toute la nuit, l’étreinte vire au ridicule et à la parodie quand le narrateur raconte comment, à l’issue d’un pèlerinage burlesque, sa future femme écarte avec résignation ses cuisses et s’octroie ainsi le droit de le persécuter pour les trente années à venir. De la même manière, le sublime qui touche le senor Pelice à l’instant qui transfigure sa vie, où il aperçoit une silhouette féminine à laquelle jamais il n’osera adresser un mot, devient une farce tragique de l’amour et de la volupté lorsque le narrateur raconte son entrevue délirante avec un éditeur, assisté d’une démoniaque secrétaire, qui le met dehors de la façon la plus cauchemardesque qu’on puisse imaginer : personnages de fantasmes et d’amours impossibles, les femmes hantent les pages de ce recueil teinté d’ironie et de lyrisme, et c’est la figure maternelle, ou celle de la tante Pocha, qui atteint l’apothéose par l’amour candide qui les caractérise et la compagnie muette des choses et des humbles riens qui les accompagne.
La beauté qui illumine ces pages est d’autant plus foudroyante qu’elle est sans cesse menacée par la vanité et le dérisoire : toute superbe est à la fois sublime et vaincue par une mortifiante défaite, qui ne lui donne que plus de prix. Dans ces histoires en effet les petits poissons et les oiseaux ont en partage avec l’homme qu’ils côtoient l’appartenance à un monde sans cesse menacé de disparaître sous les effets du temps qui emporte tout, visages et mémoires, raison et repères. Le vent n’en finit pas de souffler sur ces terres désolées, où le rire vient des compagnons avec qui l’on partage le pain et le vin à la croisée des chemins. Profondément enraciné dans le quotidien, le livre est la voix d’un exil intérieur lancinant, qui rappelle par moments la nostalgie qui imprègne Bariloche d’Andrès Neuman : le lieu et les ombres qui le peuplent sous les frondaisons du peuplier carolin sont l’essence même de l’homme et de son rapport au monde, tissé de ramifications avec le plus dérisoire et le plus sublime, avec l’échec et l’envol : c’est l’humaine condition de ce rêveur qui se réveille changé en arbre que racontent ces nouvelles, comme un chant d’outre-tombe qui rappelle le sens de la fraternité avec le monde que nous peuplons brièvement.

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