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le réel, l'imaginaire et le droit

18 Janvier 2018, 20:42pm

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Publié par Claire Mazaleyrat

Le réel, l’imaginaire et le droit.

Je traitais un sujet de dissertation avec mes élèves ce matin, qui nous engageait à nous demander quel pouvoir la littérature avait sur le réel. Il était attendu qu’elle éclaire les consciences, et permet donc à long terme un changement notable du monde. Ce dont on avait plutôt envie de parler avec eux, même si ça ne nous aidait pas à réaliser notre fiche méthode sur la dissertation littéraire, c’était sur le passage de l’imaginaire à l’action, de l’idée à la pratique, sur les conditions qui permettaient parfois de faire advenir l’utopie et celles qui en reléguaient l’univers au plan du doux rêve, qui permet de survivre à une réalité que de toute façon, personne n’arrivera à changer.

Pendant que nous dissertons poussivement, plusieurs événements bien réels ont lieu. Cette phrase, entendue chez le notaire le mois dernier, d’abord : « Administrativement, votre maison n’existe pas ». Ce qui voulait simplement dire que nous avions une énième série de démarches administratives et juridiques pour réguler une situation restée en suspens depuis des années, bien avant notre achat de toute façon regrettable. Ma crise de panique a fini par passer, mais l’impression d’être dépossédé d’années entières de sa vie est restée comme le sentiment d’une injustice profonde, vieille comme le monde, et qu’Un Barrage contre le Pacifique exprime de façon beaucoup plus dramatique -et beaucoup plus vraie que des angoisses de petite bourgeoise de banlieue.

Plus récemment, et de façon bien plus grave, le cas de Notre-Dame-des-Landes, qui me semble représenter avec évidence la confrontation de deux types de discours prétendant statuer sur la réalité. Le discours littéraire d’une part, le discours du droit de l’autre -et en troisième point, le discours politique, tant l’enjeu du « réalisme » est essentiel, et dément avec une mauvaise foi scandaleuse l’idéologie qui est véhiculée. Si on oppose traditionnellement la « réalité » à la fiction, c’est-à-dire la nécessité, le travail, le compromis permanent et la résignation, à tout discours littéraire (c’est de la fiction, les personnages et les lieux n’existent pas), on présuppose une étanchéité que la réalité, justement, contrarie de plus en plus, et ce dans le discours littéraire lui-même, et on a déréalisé l’existant par le langage de la loi. Des bâtiments, des lieux, des communes, existent : des gens y vivent, y travaillent, y ont construit leur existence, dans laquelle le temps et l’expérience les confronte à chaque instant à la réalité.

Des centaines de gens habitent depuis des années à Notre-Dame-des-Landes, qui s’est constitué largement en commune autonome. Ce vécu n’a aucune existence juridique, aucune existence cadastrale, aucun statut officiel. Car l’existence de ce lieu de peuplement affronte l’un des fondements de notre constitution, la propriété. Un lieu, un bâtiment, une entité géographique n’existe en tant que telle que dans la mesure où elle est enregistrée au nom de son ou ses propriétaires. La seule réalité acceptable est donc le discours qui la légitime, celui du plus fort : ce champ est à moi. L’huissier constate, la mairie signe, le notaire entérine ; ou alors l’état expulse.

Ce qui menace de se passer à Notre-Dame-des-Landes pose évidemment question pour les gens qui y vivent, mais aussi et surtout sur la manière dont le concept de réalité, non content d’être employé à des fins idéologiques, est en train de masquer une autre réalité, celle de la vie effective des gens. Le fait qu’un être humain soit considéré comme inexistant s’il ne peut prouver son identité, qu’il n’ait pas d’existence si elle n’est pas légale, est un autre signe de cette farce juridique qui institue par un certain type de discours une réalité tout à fait concrète : la destruction, l’aliénation, voire la mise à mort. Dans le même temps, un prince qatari crée une ville imaginaire à grands renforts de pétrodollars, la remplit de boutiques de luxe et d'expatriés: c'est légal, c'est réel, c'est une œuvre impressionnante. On loue le prodige technologique de ces villes oniriques sorties du sable, mais leur caractère ostentatoire et kitsch de carton-pâte  n'en discrédite nullement la réalité: on peut y aller (en avion), on peut y résider, on peut y travailler.

On est bien au-delà de la réflexion sur le discours (historique ou médiatique) qui crée l’événement ou les labyrinthes baroques du rêve et de la veille, du discours savant et de la fiction littéraire. On peut penser qu’il n’y a pas de réalité sans conscience de cette réalité, et donc sans discours sur cette réalité. Mais ce qui me paraît terrifiant est la concurrence meurtrière qui se joue entre des types de discours sur le réel : le légalisme qui nie l’existant dans le mépris total de toute parole humaine témoignant d’un vécu, singulier et surtout collectif. La négation de toute une commune avec les années nécessaires à sa construction et la somme des milliers d’expériences vécues sur un territoire qu’elle a transformé, me semble relever de la pire science-fiction. Je trouve soudain infiniment plus réel le discours d’Haroldo Conti dont je viens de lire des nouvelles nimbées de nostalgie fantastique, dans lesquelles les figures du passé volent dans les airs et hantent le narrateur alors même qu’il rend aussi hommage à ses réels amis disparus, peu avant d’être à son tour enlevé par les militaires, qu’un obscur homme politique français, dont j’ai oublié le nom parce qu’il est complètement insignifiant, et qui explique que les gens qui occupent illégalement ce territoire devront en être expulsés. La fiction est du côté de l’absurde, du grotesque, de la violence insensée, pas du côté des centaines de gens qui vivent quelque part pendant des années. Il y a quelque chose de foncièrement malhonnête à utiliser le terme de réalité pour la cantonner à un ensemble d’arguments légalistes qui ne servent que les plus forts, les propriétaires, des lieux et de l’ordre du monde, et à agir sur le plan politique que par un renforcement législatif e tous les cadres qui oppressent les plus humbles et les subordonnent aux autres. Il y a quelque chose de vicieux, de malfaisant, de scandaleux, à oser parler de littérature quand on sape méthodiquement tout discours porteur d’imaginaire et de beauté par une « réalité » juridique qui vise à l’anéantir. Ces gens-là devraient brûler tous les livres, comme on l’a vu dans certains romans, pour aller au bout de leur projet. Ils sont obscènes quand ils en ouvrent un.

Ce qui se joue est au cœur de la réflexion sur le pouvoir de la littérature, et en particulier de l'utopie: elle peut évidemment advenir, sous la forme de l'atroce verrue des sables à la saoudienne, ou sous la forme d'une zad: dans tous les cas, la réalité est toujours plus complexe que ce que peut en (pré)dire les livres, mais cette nuance n'enlève rien au pouvoir de la littérature d'éveiller les consciences et de construire à des réalisations parfaitement concrètes. En revanche, il faut plus que du temps pour que ces utopies réelles soient considérées comme existant à part entière dans le discours d'un pays, et cette existence reconnue est directement liée à un rapport de force: les chantiers tentaculaires érigés par un émir ont créé de "vraies"villes, les expériences d'écolos militants dans des zones plus ou moins agricoles de l'ouest français n'existent pas, ou seulement à titre anecdotique, elles sont inessentielles. Il est évident que les désirs d'un émirati mégalomane correspondent à des désirs bien plus nécessaires et collectifs.

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