autonomie individuelle et force collective
Qu’est-ce qu’on enseigne quand on enseigne la littérature ? Je crois qu’il y a dans l’enseignement des lettres deux objectifs, dont je ne remplis pas beaucoup le premier parce que je n’arrive pas très bien à me détacher des objectifs quantitatifs imposés par le second qui se résume trop souvent à la préparation du bac : d’une part le sens de la langue ( sa « maîtrise », d’après les programmes), d’autre part une espèce de culture littéraire assez indéterminée où se mêlent des questions d’esthétique et d’histoire des genres, mais aussi une sensibilité à l’originalité littéraire d’un texte.
Pour le premier, un paradoxe surgit avec une certaine fréquence : d’un côté, il s’agit pour les enseignants de « français », essentiellement en collège, même si on est censé continuer cette démarche en lycée, de faire en sorte que les élèves orthographient et construisent dans une syntaxe correcte des textes produits individuellement, qu’ils maîtrisent les règles du français dans leurs productions écrites. S’y greffent ensuite la compréhension des codes d’un genre, mais c’est propre au lycée, et c’est encore une manière d’apprendre à lire plus qu’à écrire. D’un autre côté, cet enseignement des règles et des codes devrait être l’objet d’une réflexion sur la langue, permettant à tout un chacun de déceler dans un discours (et non dans une langue morte, figée, académique), les intentions, doubles sens et ambiguïtés, les nuances et interprétations possibles, dans des textes littéraires comme dans toute conversation. Or dans ma pratique, force m’est de constater que comme beaucoup de mes collègues je me limite sauf à de rares exceptions près (dans le cadre de l’enseignement d’exploration « Littérature et Société », beaucoup plus libre, ou sporadiquement en Accompagnement Personnalisé) à un rappel des règles pour l’écriture et à une analyse de textes extrêmement littéraires, avec des outils plus esthétiques que linguistiques. Je suis persuadée que je manque ainsi à une dimension essentielle de ma fonction, aliénée par l’obsession des « méthodes des exercices du bac ».
Pour le second, je passe mon temps, comme la plupart de mes collègues de lycée, à faire par petits ou longs morceaux, par étapes méthodiques et pédagogiquement avérées, des exercices types bac, corpus, commentaire, dissertation, invention, qui ont pour but de faire acquérir aux élèves cette fameuse culture littéraire. Mais plusieurs problèmes surgissent, dont je ne peux faire l’économie. Il me semble d’abord évident que la frénésie des lectures analytiques qui nous encombre, le temps qu’on leur consacre, la manière quasi exhaustive de relever des procédés littéraires dans un texte pour donner de la matière aux élèves, quelle que soit la question de préparation posée, pour « tenir dix minutes », est une manière certaine de tuer tout rapport personnel au texte et de renforcer le psittacisme qu’on essaie de vaincre par la variété des questions de préparation posées. On leur en enfonce toujours plus dans le crâne pour les préparer à pouvoir tout réciter, alors que l’épreuve avait été conçue pour garantir un peu plus d’autonomie aux candidats. Or cette autonomie est source d’inégalités, d’élitisme culturel, parce que rares sont les élèves de Première capables de repenser leur explication de texte à partir d’une problématique complètement inattendue. Et cette contradiction est révélatrice d’un problème de fond dans l’enseignement de la littérature : la sensibilité et l’intelligence à un texte, la pertinence de l’analyse qu’on porte sur lui, dépend essentiellement d’un capital culturel que l’école peine à transmettre à tous, et qui touche essentiellement les élèves qui baignent d’avance dans un certain rapport aux livres. En d’autres termes, on ne dit des choses intelligentes sur un texte inconnu que si on a beaucoup lu avant. Or la lecture est l’un de ces lieux de la fracture culturelle et sociale à laquelle on essaie vaille que vaille de suppléer par des « méthodes » et un art de la répétition qui sont à mille lieues de ce qu’on prétend transmettre. Par ailleurs, on fait cours à une trentaine d’élèves, qui finiront par avoir tous, à peu de choses près, la même explication sur chaque texte, donnée essentiellement par le professeur. Si tous ne l’assimileront pas de la même manière, si certains enseignants s’appuient plus que d’autres sur les remarques des élèves, le problème reste le même : l’approche d’un texte me semble par nature individuelle, dans la mesure où les mots employés, les tournures de phrases, les images, le type d’énonciation, le rythme, déclencheront chez chaque lecteur des réminiscences différentes, susciteront une lecture personnelle, intime, que l’objet du cours de français devrait être de faire passer de l’ineffable au clairement exprimé ; or une approche extérieure, fût-elle plus ou moins collective, construite sur des remarques de Thomas ou de Coumba, ne révèle rien à personne. Plutôt que la « réussite de tous », il faudrait être capable de penser « le sens pour chacun ». Ce qui semble difficilement compatible avec cette parfaite maîtrise de l’objet littéraire que réclament les examens tels qu’ils se déroulent, et donne évidemment lieu à des inégalités flagrantes. Parce que si Abdoul comprend des choses extrêmement fines sur ce texte de Proust, il n’arrive pas à les exprimer clairement, Lana ne ressent absolument aucune émotion en lisant un texte dont même le sens littéral lui échappe en partie, et a grand besoin que le professeur lui « explique » ce qu’il y a de si intéressant dans le texte, et Jenny comprend des choses que Proust n’a jamais écrites et plane à dix mille. L’approche plurielle et « collective » du texte permet peut-être de débloquer certains élèves, et on aimerait que le sens du texte soit réellement construit collectivement. On peut penser que l’interprétation sera d’autant plus riche que plusieurs esprits y ont trouvé des choses que les autres n’avaient pas vues. C’est généralement le cas, et si chacun se donne la peine de se plonger dans le texte, c’est effectivement très intéressant de reprendre collectivement les remarques et interprétations. Mais l’approche des textes, même balisée par des heures et des centaines de fiches méthode, reste personnelle, individuelle, intime. Et personne n’est capable de penser à la place de ses élèves. Tout texte reste lettre morte si on lui colle une explication garde-fou, de l’extérieur, bonne à tout le monde et impénétrable à chacun. Comme l’écriture collective peut être une étape très inspirante, la lecture ne saurait être collective intégralement sans se vider de tout contenu pour chacun. La classe apporte une dynamique et permet des échanges fructueux entre lecteurs. Ce qu’il faudrait alors enseigner aux élèves, c’est une réelle habitude de la lecture, une aisance dans ce domaine, qui ne s’arrête pas aux « j’aime pas lire » habituels ou aux « j’ai rien compris » des deux premières pages. Alors le collectif prendrait un certain sens : on pourrait, comme c’est le cas dans certains établissements, avoir des moments de lecture individuels dans le cadre d’une heure de cours, en silence. Un petit quart d’heure quotidien où chacun soit plongé dans sa lecture, tout entier, avant qu’on échange éventuellement, ensemble, sur ce qu’on vient de lire. Il ne peut y avoir de "force collective" et de réelle dynamique, d'apprentissage des uns par les autres, d'élaboration riche d'une pensée collective, que si chacun gagne en autonomie et acquière cette "culture" de la langue et du texte.

Si on ne fait pas lire nos élèves, d’une manière ou d’une autre, chacun ; et si on ne travaille pas avec eux sur le sens de la langue, de leur langue et de celle des autres, il ne se construit rien en cours, et le collectif n’est qu’un mot vide qui masque des inégalités socio-culturelles que nous creusons à cours de lectures analytiques.
/image%2F0832304%2F201311%2Fob_f6cdf8aeaf2c8a924250e1de1c3bbd43_eva-en-la-biblioteca2.png)