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Vivre est un plagiat

15 Juillet 2017, 13:24pm

Publié par Claire Mazaleyrat

Marcelo Damiani, Le métier de survivre, traduit de l’espagnol par Delphine Valentin, La Dernière goutte, 2013

Sept chapitres qui constituent autant de nouvelles s’enchevêtrent dans un roman vertigineux, qui joue sur la dualité et la duplicité, la fidélité et la trahison, la réalité et la fiction, l’ombre des personnages et de leur créateur, le vol et la perte d’identité. Les personnages de chaque chapitre reviennent dans les autres sous un autre point de vue, se croisent et échangent parfois des répliques qui prennent un tout autre sens dans le chapitre suivant, alors que les intrigues s’enchevêtrent autour de mystères métaphysiques et policiers. Des joueurs d’échecs pour lesquels la vie et un vaste plateau de jeu, un écrivain persuadé de n’avoir pas écrit son dernier roman, un journaliste qui publie un roman sous un faux nom pour dénoncer la corruption de ses collègues, et doit faire la critique de son propre livre complètement subverti par un éditeur fourbe, des déguisements médiévaux, un homme qui part en mission en Nouvelle-Zélande et se suicide dans un avion en flammes, une jeune femme sublime et désespérée à la recherche de son père, une traductrice infidèle à son mari et à son amant, sont autant de ces personnages qui tournoient dans ce récit fondé sur des jeux de miroirs.

C’est la voix d’un mort qui ouvre le récit, celle d’Alan Moon, préfacier fictif et véritable dieu des joueurs d’échecs, annonçant d’emblée les jeux de « pseudonymes », « plagiat »et « trahison » qui se poursuivront dans le corps du texte, fait appel au « Chat », auteur/personnage et ami traître qui semble surgir directement d’un roman de Saer, et disparaîtra plus tard : ce « Chat » aurait trahi Moon sous « la forme d’un livre publié sous pseudonyme », ce qui annonce l’étrange affaire du chapitre « Je critique car je suis un critique » ; ici, on n’en saura pas davantage sur cette sordide affaire d’autorité littéraire, mais ce premier chapitre intitulé « Chiffres » instaure, sous couvert de parallélisme (de reflet biaisé ?) entre la littérature et la vie une réflexion sur le destin qui se poursuit tout au long des autres nouvelles, fondées sur le signe, l’aléatoire et la dépossession :

p. 11 : « Aujourd’hui, personne ne peut plus soutenir que le roman est un miroir que l’on promène le long du chemin, entre autres multiples raisons car il est absolument évident que notre vie n’est plus gouvernée par les images, mais par les chiffres. Le Chat, conscient de ce paradoxe postmoderne qui nous montre tout pour mieux nous en cacher le sens, a placé au cœur de ce livre l’essence dudit problème. Je ne suis néanmoins pas là pour critiquer sa décision, mais sa méthode. »

Si d’autres auteurs et philosophes sont sans cesse convoqués dans ce roman sur le pouvoir de falsification du monde, notamment Nietzche, c’est la figure de Bustos (Domecq) qui revient le plus fréquemment, non sans humour : auteur et personnage fictif créé par l’amitié littéraire entre Borges et Bioy Casares, il est leur pseudonyme commun avant de devenir une entité nouvelle, un auteur presque réel, alors que ses créateurs continuent d’écrire pour leur propre compte des récits très différents. L’impossibilité de saisir la réalité en-dehors d’un roman qui s’annonce d’emblée comme jeu de dupes, car « Le reste, bien sûr, n’est que pure interprétation » donne en effet lieu à une réflexion profonde sur le destin, qu’aucun des personnages mis en scène n’est capable d’interpréter, auquel nul sens, transcendant ou immanent, n’est donné. Un joueur d’échecs fantaisiste s’en occupe très bien pour eux. Avec ce jeu de mots redoutable en exergue du deuxième chapitre : « Les échecs, c’est la vie » : et la suite montrera des vies effectivement ravagées par ces échecs successifs.

Absurde et dérision

Les jeux de mots et traits d’esprits animent ces récits étranges et souvent désespérés : c’est avec élégance qu’un écrivain sombre dans l’alcoolisme et la folie, finit par n’obtenir le succès qu’avec un mauvais livre qu’on a écrit à sa place. L’humour est en effet omniprésent, marqué souvent par l’absurde et les effets de répétition. La même scène se répète sous des angles différents, avec de légères altérations, comme dans une comédie enjouée : le vaudeville des amours de Verónica et de David, par exemple, les cocasseries du drap troué et des discussions métaphysiques perturbées par les danses lascives des chiens Eros et Aphrodite, chacun d’un côté du miroir des signes qui s’entremêlent et perdent le lecteur dans un réseau inextricable de signes et fausses pistes. Si certains de ces récits utilisent plus explicitement les codes de l’enquête policière, comme les aventures néo-zélandaises de Leon Tolver ou du critique Reynaldo Gómez en proie à de sinistres machinations littéraires sur une « île » d’autant plus inquiétante qu’elle abrite un huis-clos d’ombres fantastiques, et évoque l’île sur laquelle Morel réfléchit aux paradoxes du temps avant de se trouver pris à son propre piège spéculatif, d’autres chapitres apparemment plus proches de l’analyse psychologique de ses personnages ou à la chronique des scandales people emmènent le lecteur dans une même abyssale plongée dans la machinerie de l’illusion. La mise en abyme permanente qui imprègne ces récits entrelardés, est ainsi elle-même démontée dans le chapitre du Critique, qui évoque le film Brazil de Terry Gilliam :

p. 123 : « Bien qu’à première vue elle semble compliquée, l’histoire de Brazil est assez simple. Sam Lowry, comme beaucoup de personnages d’Onetti, est une sorte d’Hamlet rêveur et, comme tout rêveur, un solitaire ; un rêveur solitaire déchiré entre la poursuite littérale de la femme de ses rêves, son travail bureaucratique dans un organisme gouvernemental, les constantes pressions de sa mère pour qu’il rentre dans le rang et le harcèlement impitoyable auquel le soumet une réalité qu’il ne veut pas voir mais qui s’incarne dans un Etat totalitaire et, par conséquent, répressif.

Les problèmes commencent quand la femme de ses rêves apparaît dans la vie de Lowry. Pour compliquer le tout, c’est la candidate idéale pour servir de bouc émissaire à l’erreur fatale qui e à l’origine du film. Sam, en bon samaritain, veut la sauver. Mais tout ce qu’il parvient à faire, c’est l’accompagner dans sa chute. Finalement, tandis qu’il est torturé, le spectateur comprend que tout ce qu’il a vu n’était peut-être que mensonge, et que la torture et la mort sont l’unique vérité. Le thème du film n’est donc pas l’aspiration à réaliser ses rêves, mais la construction claustrophobe d’un monde imaginaire qui permette d’échapper au tourment du monde réel. »

Cette construction d’un monde imaginaire permettant d’échapper à l’ « unique vérité de la torture et de la mort » se manifeste par ces personnages complexes, qui se croisent et se mêlent contre toute logique dans un univers effectivement bien « rôdé », celui de la fiction dont le point focal est l’île où tout semble se passer, et qui réunit à la fois les destins de ces personnages-pièces d’échecs, et les élucubrations temporelles, autour de l’éternel retour » qui donne son nom au dernier chapitre. En effet, la chronologie est sans cesse perturbée par le retour de ces personnages, en particulier la pulpeuse rousse (Michelle, Claudina, Claudia…) qui semble une éternelle adolescente- la jeunesse dans toute son inatteignable beauté, la sensualité et le désir- alors que ses nombreuses expériences amoureuses du dernier chapitre montrent bien l’épaisseur temporelle possible de ce récit. Ce jeu sur les dilatations du temps et de l’espace réduit à une « île » qui est aussi le monde, font du Métier de survivre une fable métaphysique imprégnée de quantisme/kantisme un brin loufoque sur l’infinité des univers parallèles et leur mise en réseau, et l’impossibilité inhérente à cette construction du monde d’y tenir une place claire, d’y maîtriser un destin tout entier soumis à l’arbitraire des chiffres -à moins que cet arbitraire mathématique ne soit justement régi par une Julia terrifiante, un ordinateur facétieux et animé d’une volonté indéchiffrable.

Une paternité douteuse

L’expression de « belle infidèle » qui caractérise un certain art de la traduction s’incarne à travers la figure de Verónica, traductrice et femme infidèle à son amant, qui trahit avec lui son mari écrivain et écrit à sa place un roman, dont la paternité est particulièrement problématique. Entre l’auteur, le pseudonyme, l’éditeur et le critique qui l’aurait écrit avant qu’il soit expurgé de toute la réalité qu’il prétendait dévoiler, se joue un labyrinthique jeu de paternités multiples, qui pose la question de la création, mais surtout de ses rapports incestueux avec le réel. La préface contribue à pervertir tout rapport trop évident avec l’« autorité », puisqu’elle est aussi fictive que tout le reste ; de même les interprétations du fameux roman, particulièrement mauvais selon son prétendu auteur et chef d’œuvre pour sa lectrice qui retombe sous le charme de David à sa lecture, contribuent à déréaliser l’objet littéraire, et à en faire une supercherie dont la seule réalité est le désir qu’il met en œuvre chez les protagonistes entremêlés de sa création. Claudia, dans le dernier chapitre, relate sa recherche inaboutie d’un père et sa relation complexe avec Leon, son « demi-frère » putatif, devenant de ce fait à la fois sa maîtresse et cette sœur qui l’envoie accomplir des missions périlleuses à l’autre bout du monde, et devenant alors un double de Verónica qui s’envole à son tour pour la même destination-pour y exploser en plein vol. Tout aussi troublant, lors de la fête médiévale à laquelle participe Leon sur les ordres de sa sœur, déguisé en chevalier, les participants ne se contentent pas d’être déguisés, mais jouent à la perfection le rôle qu’impose leur costume, devenant ainsi les personnages d’une fiction dont l’auteur apparaît comme le « deus ex machina » du jeu d’échecs :

p. 47 : « Alors qu’ils pénétraient dans le salon, illuminé seulement par la lumière des bougies, il constata que toutes les femmes avaient la tête recouverte d’un foulard en soie blanche. La plupart respectaient, par leur regard baissé, l’imaginaire médiéval qui les associait à la réserve et la soumission. Il nota néanmoins qu’elles s’arrangeaient presque toutes pour jeter un œil sur son entrejambe. »

C’est en effet à l’entrejambe qu’il porte un mystérieux emblème qui devra lui être enlevé au cours de la soirée, selon les instructions reçues. Mais il semble évident que ce mélange de pudeur et de perversité des regards révèle au-delà du déguisement la réalité du désir qui anime les personnages, et non moins patent dans le roman que le désir sexuel a partie liée avec un désir d’anéantissement de soi, qui mène à la mort. Les pulsions suicidaires de nombreux personnages contribuent à cette ambiance étrange, de personnages de plus en plus absurdes, qui tenteraient d’échapper à leur créateur : Verónica elle-même est à demi nue quand le vol pour Auckland l’emmène vers la mort, s’étant défaite de ses vêtements dans une parodie de luxure qui la mène vers la fin du roman, lorsqu’elle semble n’avoir plus d’autre issue, lassée de tous ses amants et incapable de trouver un « centre » dans ce tourbillonnant jeu de miroirs et d’infidélités -à quelle vérité, textuelle ou réelle, tant tout se mêle ?

Le métier de survivre met ainsi en scène un vaste jeu littéraire qui révèle l’impossibilité de « survivre » dans un univers soumis à « l’arbitraire d’un signe » indéchiffrable et fallacieux : suicides, dépressions et morts violentes ponctuent cet enchevêtrement d’histoires absurdes et terribles, où l’on ment, trompe et se trompe sans possibilité de comprendre par quelles machinations sordides on est devenu le personnage de son propre roman. Ce récit de la dépossession, malgré l’humour et la dérision qui en caractérisent le style, et la complicité ludique qu’il entretient avec son lecteur, porte une tension tragique : le lecteur à son tour se sent aussi sûrement enfermé sur « l’île » -dont le journal local porte le nom, redoublant cette sensation d’enfermement par l’écriture- que les personnages, dont la seule manière d’en sortir est de prendre un avion pour une autre île, et d’être alors victimes d’une ironie du sort qui ne fait rire que les pervers joueurs d’une partie morbide.

 

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