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Une réponse de la bergère

6 Juillet 2017, 16:16pm

Publié par Claire Mazaleyrat

pour Eric Bonnargent, auteur de Lettre ouverte à ma bibliothèque, Le Réalgar, 2017

 

Soixante-dix ans, oui, soixante-dix ans de vie commune, à me traîner de ville en ville avec toi, à gémir doucement sous le poids de ta science, à te regarder vieillir en sentant mon bois s’effriter lentement, et mes feuillets jaunir, et ma très longue patience de chose s’éroder. Tu arrives au bout de ton chemin, et tu n’en as fait pourtant que la moitié. Tu t’arrêtes au port même d’où je te souffle qu’il est temps, capitaine, de lever l’ancre, pour voir d’autres horizons que ces murs qui enferment notre languissante vie commune. Je n’étais qu’arbres et ramures jadis éclatantes, que traversaient les brises marines et qu’égayait le chant des oiseaux, avant qu’on m’arrache de la terre où les racines prolongeaient mon être dans l’humus fertile de mes ancêtres, avant que le ciel sur mes épaules larges ne se réduise à ce carré de plafond éclairé d’une pâlotte lampe de bureau, avant que je m’effeuille, blanche et grumeleuse, entre tes doigts de lecteur avide. Regarde ce que tu as fait de moi : piles qu’on réduit en cartons, linéarité vide des titres qui te nourrissent, étroit et droit prolongement de ton cerveau méticuleux, réduction de l’être et de ses cris à un amas de choses qu’on transporte avec soi dans des cartons dûment fermés, de peur qu’ils ne s’écroulent sur le trottoir, créant dans le trafic urbain un état de chaos insoutenable aux passants marchant bien droit, et à ta personne une terreur absolue, celle de la dispersion et de la perte. Les livres se seraient abîmés, et leurs pages seraient devenues simples papiers sur le sol : on allait perdre la valeur sacrée du texte, qui ne peut se conserver que bien confiné entre les pages fermées d’une couverture, qu’un lecteur à son bon plaisir ouvrira à sa guise- ô volonté de puissance qui te montre faible et petit, mon cher lecteur. Oublies-tu que la poésie s’écrit sur les murs et les fait voler en éclats ? Oublies-tu surtout qu’entre tes mains tu ne tiens que des feuilles jaunes si les textes y sont réduits à leur silence de lettres mortes ? Oublies-tu que lorsque Borges, dont tu gardes jalousement les œuvres à côté des tiennes, fait de l’écriture de Dieu l’énigme qui ouvrira au prisonnier les portes de sa liberté, c’est sur le pelage d’un jaguar qu’il lui faut déchiffrer interminablement le Livre ?

Tu t’es jalousement créé un paradis de penseur contemplatif, qui se tient en retrait pour mieux réfléchir ce monde que je dépeindrais mieux que nul voyageur réel ne saurait le dire. Et ta pensée est riche de mille nuances, et ton amour pour les héroïnes de mes livres infiniment plus pur et constant que celui que tu éprouvas jamais pour aucune de ces décevantes maîtresses, qui jetaient sur mes rayons un regard curieux ou dédaigneux, et y posaient nonchalamment un verre ou une boucle d’oreille avant de s’abandonner à tes bras. Tu connais mieux les pays qu’ont parcourus tes lectures que leurs habitants ne le feront jamais. Mais comment n’as-tu pas compris à me voir ployer sous le fardeau de ces livres, que si je courbais l’échine et me faisais le miroir satisfaisant de ta propre connaissance du monde, c’est que tu avais peu à peu tué en moi la liberté qui t’avait tant plu d’abord ? A mesure que je n’étais plus que planches pleines de ton autosatisfaction d’homme cultivé, ayant prise sur le monde dont il ordonnait le chaos à force de rangements plus ou moins logiques, tu me tuais à coup de pages, aussi sûrement que si tu avais confié mon existence à ces bibliophiles vains que tu méprises. Tu t’es imprégné de mes pages, nourri de mes pensées, abreuvé de mes phrases. Mais ainsi repu tu t’es endormi dans cet affreux fauteuil en cuir qui me tient compagnie, de toute sa vacuité servile, et tu n’as rien fait de toute cette littérature. Si elle t’a enrichi, anobli, rendu un peu meilleur, quel orgueil incommensurable fut le tien de ne pas éprouver cet accroissement de ton être en le heurtant au monde réel, si tant est que ce dernier existe. Car je crois que si la littérature a un pouvoir, c’est bien de transformer la perception même du monde sensible et de lui donner un sens- à condition toutefois de descendre de la montagne du penseur pour voir le monde transformé par sa lecture. On tombe amoureux d’une femme, moins pour ses qualités évidemment décevantes, que parce qu’elle est le reflet de la Maga, et qu’on s’engage dans un roman amoureux qui n’a de beauté que la somme des lectures grâce auxquelles il s’écrit sous nos mains tremblantes. Notre voisine dont tu fuis la compagnie parce qu’elle est trop bavarde serait, si tu avais enfin compris tous ces livres que tu caresses en amoureux transi, le personnage d’une nouvelle de Kafka. Je n’ai jamais été un refuge contre quoi que ce soit, et tu le sais parfaitement. Si tu relisais Proust à chaque soirée d’anniversaire, un peu ivre et déjà triste, les souvenirs de Marcel ne te consolaient pas du passage de ton temps à toi. La lecture de tous ces auteurs du Mal qui t’ont fasciné t’a peut-être permis de comprendre son essence, mais guère de t’en préserver. Je ne t’ai servi à rien, car tu n’as pas su te servir de ce que je t’offrais. Le texte est action, et ne prend sens que dans et par l’action, la confrontation au monde et aux autres : le texte te travaille et travaille la matière du monde, son incompréhensible opacité, son irréductible étrangeté. Tu l’as apprivoisé, tu as compris ; agis. Pars en Uruguay, sois réellement déçu car la substantifique moelle de Santa Maria est dispersée, diluée à l’infini dans les eaux boueuses de la Plata. Mais tu trouveras à la mélancolie portègne cette substance, aux modulations de la pluie cette violence, à ton errance de voyageur cette douleur de n’avoir nulle place, qui t’ont tellement plus dans les récits de la triste folie uruguayenne d’Helisberto Fernandez. Et tu auras ce plaisir rare de retrouver dans la relecture l’émotion à peine déplacée de la première lecture ; et le monde se peuplera d’amis jadis connus, de passantes brièvement retrouvées, de colères jamais éteintes. Dans une nouvelle qu’aurait pu écrire Borges ou Eric Faye, l’ensemble de la société pourrait être construite sur l’échange des livres : on écrirait des livres et on lirait ceux des autres, comme ils liraient les nôtres, et on écrirait des articles sur ces livres, qui alimenteraient d’autres livres, et tout se passerait dans une immense bibliothèque de Babel– c’est-à-dire le monde. Que mangerait-on alors pour maintenir cette fièvre créatrice ? et surtout, de quoi parleraient tous ces livres, si ce n’est d’eux-mêmes à l’infini et jusqu’à la perte de toute substance ? Je crois que si les livres ne parlent pas que de littérature, ou du moins qu’on peut ne pas voir en eux qu’une réflexion sur leur propre objet, c’est précisément parce qu’aucun auteur, comme aucun lecteur, ne vit en-dehors d’une réalité, certes décevante, mais vitale. Je supporte le poids des Parnassiens avec une patience inaltérable, mais la spéculation livresque sur les livres commence à faire ployer dangereusement mes rayons. A défaut de sortir, apporte-moi un peu d’air frais, parfois : les nouvelles métaphysiques et carnavalesques de Serge Pey seraient les bienvenues, ou aussi Gary Victor.

 Tu as déjà tout compris par la pensée, mais cette compréhension du monde n’est que vaniteuse illusion tant qu’elle n’est pas remise en cause par l’expérience. Au prix d’un inconfort dont tu as oublié jusqu’au nom. Sors donc une dernière fois de ce fauteuil usé jusqu’à la corde, où tu t’enfonces chaque jour un peu plus dans une sagesse facile, tu es tellement jeune encore, à l’aune des siècles que je porte sur les rayons. Le monde entier qui t’entoure est riche de tous les livres que tu écriras de tes seuls yeux, imprégnés des mots des autres. Tout ce qui a été écrit est encore à écrire. Les caractères de ton propre livre sont les pas que tu portes sur la plage de Trouville où comme Robinson tu es le premier homme à la fouler, riche de toutes les expériences accumulées pour forger la tienne. Tes mains si promptes à saisir et classer, à ordonner et caresser les couvertures de tes livres chéris, n’ont pas encore travaillé. Je ne te parle pas de vaine gloire, de postérité ou de transmission : brimborions dont tu n’as cure. Je te parle en femme d’intérieur, rôle dans lequel tu m’as si bien tenue : ces mains qui font chaque jour un repas aussitôt avalé, ces mains qui ne laissent aucun monument à leur effigie, mais qui s’usent patientes et opiniâtres dans leur confrontation quotidienne avec les choses, avec les clous qui heurtent et les pioches, avec les pois à écosser et la brûlure du fer à repasser, les mains de tous les jours qui travaillent à faire que le corps survive encore un peu. Mes livres n’ont pas d’autre fonction : ils sont le pain de chaque jour, mais il faut aussi du pain pour les lire. N’oublie pas le pain. N’oublie pas le monde, peuplé des autres, ceux qui n’ont rien lu ou rien compris, et ceux qui lisent n’importe quoi. Ils ont peut-être aussi bien compris que toi leur place -et l’impossibilité de s’y tenir.

Quand tout sera fini, qu’on emportera ton corps et qu’on se demandera que faire de mes vieilles planches, j’espère qu’on me brûlera, oui. Qu’on allumera un grand brasier où j’incendierai quelques cœurs rassis et allumerai quelques étincelles, comme on dit dans les livres. Oh combien j’aimerais retrouver cette ardeur. Et j’aimerais aussi qu’on jette enfin, cul-par-dessus-tête, tous ces livres que tu as patiemment, soigneusement, rationnellement rangés, dans l’illusion d’un ordre que je réfute avec passion. Que Dostoïevski mette le feu aux poudres chez Kant, que tout un pan d’anthropologie crépite avec Flaubert, que le Rouge et le Noir soit enfin ce qu’il prétend être, que Becket finisse sous un chuintement assourdissant. Mais je t’en prie, pas d’épilogue céleste pour moi : je ne suis pas du monde éthéré des idées, mais de celui, souterrain, de la terre et des pourritures prolifiques, de la matière qui nourrit et de la boue qui salit. Pas d’union céleste de nos âmes impalpables sous la voûte des étoiles, mon cher : que mes cendres noires alimentent de nouveaux arbres, dont on fera de nouveaux livres, et qui serviront d’abri aux oiseaux et d’ombre aux passants. Tu m’as déjà enfermée une vie entière entre tes murs : tu ne m’astreindras pas à planer pour l’éternité dans un cosmos encore trop étroit pour les mots que je porte.

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