Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
lavisdeslivres.over-blog.com

Kafka sur le rivage

8 Juillet 2017, 13:12pm

Publié par Claire Mazaleyrat

Pablo Katchadjian, Merci, traduit de l’espagnol (Argentine) par Guillaume Contré, Vies parallèles, 2015

Courte fable sans morale sur la soumission et le pouvoir, Merci porte un titre teinté d’ironie : dans une île où d’anachroniques châteaux kafkaïens se dressent, deux esclaves renversent leur maître avant de partir libérer les autres esclaves des châteaux voisins, et se trouvent confrontés à toutes les ambiguïtés d’un pouvoir qu’ils ont certes conquis, quoique de manière douteuse, et dont ils peinent à persuader les affranchis qu’ils le détiennent aussi, tant l’aliénation semble peser sur tous ces individus en proie aux perversions des jeux de domination. C’est vers leur perte, et celle de toute l’île, que les mène finalement cette révolution ubuesque, et la reconnaissance est d’emblée teintée d’une gratitude toute aussi servile que la pure cruauté de leur première servitude.

Gratitude, servilité et perversion

Traité « comme un égal » par son acheteur Hannibal, le narrateur est sorti de sa cage pour entrer dans sa chambre, changé de vêtements, nourri et distrait par une partie de chasse offerte par son hôte, et qui consiste à tuer des oiseaux et toute autre bête à portée de fusil, ce qui génère un « enthousiasme » surprenant chez lui. Lorsque vient le soir, Hannibal ne lui demande presque rien, « une petite chose sans importance », un service qui ne sera jamais explicité, mais laissé à l’état de « chose » ou de points de suspension, d’indicible, mais dont l’impression qu’on en tire est celle de l’horreur pure : « l’odeur de l’humiliation et de l’esclavage », dont rien ne peut le laver. Dès le lendemain et la répétition des mêmes scènes (le lever, le déjeuner, les rencontres avec Ninive, les taches abjectes de la nuit), la relation entre maître et esclave a pris toute la force de l’habitude, et tous les aspects de l’aliénation : la feinte amitié avec laquelle Hannibal traite le narrateur l’empêche de se révolter contre l’ordre de la tache funèbre de la nuit, dont il sort à chaque fois plus sale et plus meurtri.

De la même manière tout le récit joue sur les mélanges de bonté et de violence qui lient les personnages entre eux : Ninive agit en véritable lady Macbeth sur le narrateur devenu son amant, tout en le gratifiant d’un début d’amour dont il a éperdument besoin ; la reconnaissance qu’éprouvent les esclaves libérés pour leur libérateur l’érigent en « roi » auquel ils se soumettent « naturellement », peinant à comprendre leur propre liberté. La sexualité entre dans une large part dans ce jeu ambigu de souffrance et de plaisir qui caractérise l’aliénation à un maître. Si Ninive est incapable de préciser au narrateur ce qu’elle subit d’horrible de la part de leur maître, elle n’a de cesse une fois libérée de jouir de son statut de « reine », d’abord concédé comme une plaisanterie, et de chercher dans son nouveau maître et roi l’autorité et la violence qu’elle subissait de son premier maître, disparaissant comme une ombre quand elle est finalement réduite à une errance d’individus libres qui l’exclut des jeux de pouvoir. La sexualité plane sans cesse sur les personnages du roman, et c’est autour d’elle que semblent se nouer des rapports complexes, dans lesquels le plaisir renvoie chacun à une animalité tapie sous l’écorce de l’embryon social qui essaie de se créer. Entre la dévoration d’Hannibal et les enfants du maître rendus à leur sauvagerie, se nourrissant de viande crue, s’immiscent dans les rapports sociaux de ces affranchis des rapports marqués par l’incompréhension et la brutalité : les cadavres s’entassent et pourrissent aux contreforts des murailles, dans une indifférence générale que ne mine pas l’inquiétude provoquée par le manque de nourriture et de munitions, tant l’inconscience règne dans ce troupeau humain qui n’a de cesse, une fois libre, de reproduire des rapports de domination occasionnés par la reconnaissance qu’ils doivent au nouveau maître.

Le disque rayé de la dialectique

En effet, dans cette fable qui met en scène la dialectique du maître et de l’esclave, l’interdépendance de l’un à l’autre et la difficulté de s’affranchir, les maîtres initiaux eux-mêmes parlent en esclaves de l’état, dans une conversation que surprennent leurs esclaves :

p.43 : Il y eut un silence et nous entendîmes alors le fils d’Hannibal qui disait : « L’esclavage est humiliant. Nous ne devons plus le tolérer. » Et Hannibal lui répondait : « C’est intolérable, je suis bien d’accord. Mais, comme tu le sais, je suis partisan de la voie légale. » Et le fils, un peu exalté, lui répondait : « Non ! Il n’y a pas de voie légale ! L’esclavage doit s’arrêter aujourd’hui même ! » « De quoi parlent-ils ? Ils veulent abolir l’esclavage ? », demandai-je, surpris. Ils rirent tous. « Ils parlent de l’esclavage métaphoriquement. Ils s’estiment esclaves du pouvoir central », m’expliqua Ninive. »

Le récit est en effet fondé sur un dédoublement des personnages et des situations, qui met en scène le processus d’aliénation sensible dans la réflexion sur la difficile conquête de la liberté et ses apories. La répétition des mêmes scènes contribue à l’impression d’enfermement dont le lecteur est lui aussi victime, puisqu’il est pris dans les rets de l’habitude et anticipe comme Ninive et le narrateur la scène à venir, même laissée en suspens. Les variations contribuent à donner cette impression d’une mécanique légèrement rouillée, qui mène peu à peu à une horreur évoquant La Colonie pénitentiaire, tant la machinerie assurant une forme de justice devient celle d’un châtiment profondément cruel et arbitraire. Mais les personnages eux-mêmes sont dédoublés, non seulement parce que l’esclave narrateur devient maître et tue à son tour, ou qu’il dédouble sa fonction purement exécutive dans son second Hugo, qui à son tour se démultiplie en Calambra, avec à chaque fois plus de férocité, mais aussi à travers l’expérience des racines hallucinogènes. En effet, le narrateur fait l’expérience d’un dédoublement particulièrement inquiétant en ingurgitant la substance d’une racine bleue : alors que son premier moi essaie d’organiser et de généraliser un peu rationnellement le soulèvement de l’île, son autre moi, pris d’une fièvre sauvage, se livre à toutes sortes d’actions incongrues ou violentes, couche avec la compagne de son ami et court les bois avec les enfants sauvages, et surtout consommant d’autres racines tandis que le premier moi est dans le « trou noir » d’où il n’arrive plus à rétablir un peu d’ordre. Ainsi pendant que l’île brûle et que les cadavres s’entassent le narrateur et Hugo, dont on ne sait plus très bien à quel moi respectif ils obéissent font-ils une promenade en moto avant de se souvenir de la gravité des événements. Ce mélange de rationalité et d’inconscience, personnelle et collective, contribue à la réflexion sur l’aliénation : désoeuvrés, les personnages peinent à trouver leur consistance propre, et l’attendent sans cesse d’un autre auquel ils tendent à se soumettre. L’anse qui leur pousse marque avec une ironie désespérante leur réification absurde.

p. 114 : « J’eus le sentiment, alors, que c’était l’autre qui vivait à ma place : c’était lui qui était au lit avec Suménéla aux moments cruciaux ; lui qui dans cette affaire d’anse avait su convertir le discours en actes ; lui encore qui n’était visiblement pas resté inactif en compagnie d’Idoménée. Je réalisai que j’étais peut-être, moi, son anse à lui, c’est-à-dire que j’étais celui qui le tenait lui, et que son désir était de se défaire de moi d’une manière ou d’une autre. Il passait en tout cas déjà nettement plus de temps que moi hors du trou noir, à moins qu’il n’y soit jamais allé en réalité ailleurs, et que le trou noir -le néant- ne soit rien d’autre qu’un endroit créé spécialement à mon intention. »

Les quatre soldats qui constituent l’arrière-garde restée avec le narrateur dans le premier château forment rapidement deux duos d’imbéciles grinçants, qui ne parlent pas et se pincent en riant, mais leur apparente docilité est paradoxalement plus difficile que prévu à soumettre, en raison même de leur incons(ist)cience. Assez semblables au couple de jumeaux idiots qui accompagnent le géomètre du Château de Kafka, ils n’aident guère le narrateur, et semblent obéir sans aucune conscience de leurs actes ni du sens à leur donner, tant ils sont absorbés par leurs jeux ambigus, et c’est justement ce qui leur confère une certaine liberté, d’enfants ou d’animaux : obéir n’est pas adhérer, et l’aliénation semble alors bien plus difficile à guérir que la pure servilité.

L’enfance animale

Des figures inquiétantes agitent la surface de la prison : toutes sortes d’animaux et d’enfants ensauvagés croisent l’errance du narrateur, et laissent entrevoir une autre forme de liberté, bien vite circonscrite par la cage de l’île. L’enfant sauvage que le narrateur capture, et qu’il aide ensuite à s’échapper, l’emmène dans la forêt où l’on entrevoit un instant d’autres possibles, dans le paradis bien éphémère où la petite l’entraîne après la mort d’Hannibal. De même l’autre moi du narrateur se retrouve-t-il brièvement à travers un épisode qui tient de l’hallucination ou du rêve de Sigismond, dans les bois qui jouxtent le château du fils avec ses enfants redevenus sauvages, et de ces épisodes se dégage une impression presque édénique, d’un Robinson qui jouerait brièvement avec Vendredi et renouerait ainsi, paradoxalement, avec son humanité, avant de l’abandonner à son triste sort. Mais si ces figures ambiguës laissent apparaître une innocence aussitôt reléguée dans une forêt de plus en plus menacée par les cendres, la bestialité des autres hommes, et en particulier du premier maître, Hannibal, qui tue les oiseaux et enferme la petite fille sauvage dans une cage, apparaît avec bien plus de netteté, non seulement dans son extrême voracité carnivore, mais surtout au moment de sa mort, particulièrement étrange. Alors que le narrateur se décide à le tuer, c’est face à un ours qu’il se trouve, et c’est l’enfant à peine délivrée qui parvient à le tuer à l’aide d’armes archaïques. Ce que révèle ce passage parfaitement étrange, dans la mesure où quelques jours après, à son retour, le narrateur a la confirmation qu’il a tué Hannibal alors que cet épisode n’est jamais clairement dit et le corps jamais évoqué, comme s’il avait été absent du meurtre commis par un « autre moi », c’est la violence des rapports humains et leur proximité avec la bête qui sommeille. Malgré tout le raffinement du mode de vie d’Hannibal, sa seule position de maître fait de lui un fauve, c’est-à-dire un animal au sommet de la chaîne alimentaire, qui réduit donc ses esclaves à des choses-animales, qu’on enferme en cage ou qu’on attrape au filet. Mais tout rapport de domination sur l’autre ramène à la même animalité, unanimement partagée : violence aveugle, oubli des règles sociales qui définissent l’humanité même, inconscience des actes au profit du plaisir immédiat, endormissement.

Robinsonnade kafkaïenne : du château à ses cendres

Laissés dans une cage sur une île aux contours abstraits, qui ne porte ni nom ni ancrage dans le temps, on est emporté par une Tempête aux allures d’holocauste. Si Caliban essaie de porter le germe de la révolte parmi ces esclaves à peine affranchis, et dont Hugo hésite à les revendre, finalement, il se heurte à leur incompréhension.

p. 69 : « Je descendis ensuite et tins un discours à la troupe. Je leur fis part d’un certain nombre de choses avant de conclure par l’idée suivante : « Quand bien même je serais né esclave, aurais été levé et alimenté par un maître, que mes parents et grands-parents auraient été pu seraient encore esclaves, à partir du moment où je décide d’être libre je le deviens, car l’instant de ma décision et de ma prise de conscience de la différence entre esclavage et liberté et que la liberté c’est précisément cette conscience d’une différence. De la décision à l’action qui saura me mener à la liberté effective, il n’y a qu’un pas. Mais sans cette décision, rien n’est possible. » Après quoi un silence gêné s’installa. Je réalisai que personne n’avait rien compris. Afin d’y remédier, Hugo cria « Plutôt morts qu’esclaves ! Que meurent les porcs esclavagistes ! » Tout le monde répéta, moi compris. Hugo me prit à part et me demanda de ne plus dire ce genre de choses. « Pourquoi ? ce sont des choses importantes. » « Oui », me répondit-il, « évidemment, mais ils ne les comprennent pas, ce qui leur fait perdre de l’assurance et il n’y a rien de pire qu’un soldat qui manque d’assurance. »

S’ensuit une discussion entre les deux hommes : si pour le narrateur c’est la prise de conscience de la liberté qui rend libre avant l’action, « c’est l’inverse » pour Hugo, graine de dictateur, qui fait de ces hommes des soldats de la libération avant qu’ils aient la maturité de comprendre le sens de leur propre action, et de se libérer réellement. Si tant est que cette prise de conscience arrive un jour. Cet échange met en lumière une certaine réflexion politique, qui ne se réduit pas à la dialectique philosophique du maître et de l’esclave, et interroge toute forme de libération « des autres » par la force. On ne peut pas forcer quelqu’un à être libre, mais c’est ce paradoxe presque drôle d’absurdité qu’illustre ce texte, dans lequel certaines personnes -les rares individus pourvus d’un nom- tirent les ficelles, et évoquent avec une ironie grinçante certains grands libérateurs de l’histoire sud-américaine.

L’expérience révolutionnaire qui s’instaure montre l’amateurisme des apprentis libérateurs, une forme d’inconscience ou de machiavélisme presque candide, et dans le même temps les conséquences de ces intentions louables prennent des proportions qui basculent dans l’horreur pure. L’île que Caliban-Robinson vient libérer en rétablissant un ordre juste -mais extérieur- finit dans l’entassement de centaines de cadavres et la cendre qui recouvre l’île, alimentée par les trois hauts fourneaux des anciens hangars qui brûlent interminablement, et dont sortent des « vers de cendre », comme si la pourriture qui y brûlait envahissait toute l’île au lieu de disparaître. L’horreur suggérée par ces non-dits terrifiants finit par trouver une forme on ne peut plus concrète à laquelle on ne peut plus échapper, et à laquelle nulle « racine » ne permet d’échapper, ni nul château ne donne de sens, fût-il arbitraire. Ces cheminées d’où s’échappent gaz toxiques et cendres, comme autant de fours crématoires ou de centrales nucléaires, de volcans qui détruisent l’île comme certaines îles des caraïbes furent entièrement recouvertes par la lave, achèvent toute utopie dans la destruction et le mal absolu. Et l’île devient alors le lieu de l’enfermement dans la cage par laquelle commence le récit. Comme aussi le lecteur pris au piège de cet enfermement dans le même infiniment recommencé, et dont il ne pourra s’extraire.

Commenter cet article