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une joie sauvage

15 Juin 2017, 14:58pm

Publié par Claire Mazaleyrat

Serge Pey, Histoires sardes d’assassinats, d’espérance et d’animaux particuliers, éditions le Castor astral, 2017

Une trentaine d’histoires marquées par la violence et l’allégresse sauvages, par la liberté et la fatalité de la vengeance, par l’énormité de la farce et la grâce des tragédies du quotidien, par la poésie et le situationnisme. Dans ce recueil cohabitent animaux et habitants de Nurine en Sardaigne, et les époques s’entremêlent pour dresser la chronique d’une terre où l’on dresse des « monuments aux morts à l’envers », où des hommes peuvent être le sosie d’un chien, où une mule amoureuse bouleverse le mariage de son fiancé, où des statues de Bacchus invitent les fidèles à boire et pisser dans une église, où l’on apprend l’ordre du monde et la philosophie en fuyant les ergots des poules dans le poulailler où l’on défèque. Si ces récits sont empreints d’une cruauté renvoyant aux âges les plus obscurs de l’humanité, tirés de violences épiques et d’horreurs quotidiennes, cette violence irradie toujours d’une étrange lumière, et s’en dégage une sorte d’innocence au monde qui n’est pas le moindre des paradoxes dont le livre est construit.

C’est sans doute sous l’égide du Saturne bicéphale qu’il faudrait placer ce recueil éminemment ambigu : dieu des seuils et des portes, il évoque ce jeu de renversements des perspectives qu’on trouve dans « La porte et la table », récit qui ouvre le recueil La Boîte aux Lettres du cimetière. Il est aussi le dieu des Saturnales qui portent son nom, et préside à ces périodes de renversement de l’ordre du monde et de joies carnavalesques. A l’image de ces « pastèques de Gramsci » qui cachent derrière la peinture d’un visage dupliqué en une trentaine d’exemplaires, et qui se révèle être celle du philosophe rendue à sa popularité initiale, le débordement d’une liesse et d’un festin de sang sucré : « Tous se précipitèrent pour goûter la chair sucrée de la pensée du philosophe. Pischedda invitait à une communion de fraises écrasées avec l’espérance. Il criait sas arrêt : « Venez manger la pensée ! Venez manger la pensée ! ». L’appétit du village pour la chair rose de la pensée donne encore à lire le festin de Saturne mangeant ses fils, et l’aspect cyclique de toute la philosophie corporelle qui se dégage de ce recueil : l’univers entier est régi par ce qui s’avale, se digère et se défèque avant que d’être ingurgité par une autre entité, homme ou bête, car les deux sont étroitement liés en des noces monstrueuses ou divines. Les métamorphoses qui abondent dans ce texte donnent ainsi du monde l’image d’un cycle sans trêve et sans hiérarchie, mais non sans sens à décrypter, car le monde entier est écriture qu’on apprend à lire sur les tombes ou dans l’éclat d’un couteau. C’est « au nom d’un principe pédagogique supérieur » que les enfants apprennent par l’expérience directe et dans leur chair, bouffée par les griffes des gallinacés, la dialectique et leurs propres limites, l’égalité de tous devant la fiente. C’est donc sous le regard de Gramsci encore que se déroulent ces séances marquantes de soulagement discutable dans le poulailler, car la noblesse de la pensée n’est jamais éloignée de la vulnérabilité de la chair et de ses misères- qui au passage nourrissent ce qui se mange et se produit à son tour. L’invocation fréquente du philosophe italien révolutionnaire, né en Sardaigne, apparaît comme une autre « autorité » sans cesse ramenée, par l’objet même de sa pensée, à l’objet le plus concret- la pastèque dégoulinante d’un jus sucré- ou aux réalités les plus triviales, pas seulement pour renverser tout principe d’autorité, fût-il révolutionnaire et émancipateur, mais pour faire de la pensée l’action, et en cela même servir à son tour d’autorité posthume à la pensée de Gramsci, par un éternel dialogue entre morts et vivants, entre poiesis et praxis, qui innerve tout le texte.

La remise en cause de l’autorité et de la violence, au sein même d’une société extrêmement sanguinaire, est moins l’effet d’un ancrage folklorique douteux, que de la mise en scène du dynamisme populaire. Si le récit de « la cérémonie des outres » rappelle un peu « La luz es como el agua », l’un des Doce cuentos pelegrinos de Garcia Márquez : le fantastique se venge avec une resplendissante éclaboussure de lumière de la cruauté des frères lorsque l’incendie ravage les bâtiments du pensionnant où les garçons atteints d’énurésie sont torturés chaque soir, le prépuce dûment empaqueté au fil de fer et l’urine gonflant au matin leur pénis comme des outres. A cette torture médiévale qu’impose l’autorité religieuse et morale s’oppose donc le feu qu’allume Cucchedu et qui « inonde » littéralement les bâtiments, comme si tout le liquide réprimé et retenu par les fils de fer de l’autorité ecclésiastique, évidemment castratrice et humiliante, les noyait à son tour dans un grand « rire » libérateur. C’est en effet cette allégresse ambiguë qui irradie dans les récits pourtant les plus férocement cruels. A cet incendie d’enfant répond celui provoqué par le rat qui a enflammé la montagne, et qui met son auteur en prison en vrai frère de cet autre rat prisonnier, qui le regarde à travers les barreaux à son tour. Le chapitre intitulé « Des plats particuliers » offre une image assez claire de ce que peut être cette cuisine de l’horreur, à coups de chevreaux éventré juste après avoir tété sa mère, dont on garde au chaud l’estomac encore rempli de lait tiède pour en faire le fromage le plus prisé de l’île, de poulets au cou disloqué sous le bras, d’escargots brûlés vifs en grésillant harmonieusement, de noyades de pigeons dans le lavoir. Il est question aussi de batailles épiques entre une femme coiffée d’un casque de moto et d’une horde de corbeaux dont elle déchire les ailes de son long couteau, de rats venus manger la graisse du cochon dont on s’enduit pour se soigner et qui finissent par bouffer à leur tour le corps humain : tout est lutte, âpre, pour la survie, entre les espèces, et si des amitiés se lient, entre les hommes et les chiens, ou un corbeau, un signe ou une abeille, voire une mule, cette amitié témoigne aussi du compagnonnage dans un combat féroce pour la survie. Les hommes ne sont évidemment pas épargnés par cette âcre lutte. On tue et on se venge, on massacre à l’aveugle, et on se dresse dans un rapport de force incessant contre l’Autre, refusant l’aveu d’impuissance de la soumission au sort par la dialectique de la vengeance que l’on transmet de père en fils. S’il y a une certaine fascination pour cette sauvagerie, elle est pourtant valorisée par rapport à la véritable autorité, la vraie force, la mort certaine d’un peuple sous les coups de l’Autorité, que représente en particulier l’état. Quand Luciano Meleddu est emprisonné pour son engagement politique, c’est par la langue des corbeaux qu’il communique avec ses codétenus des mêmes montagnes sardes, et qu’il recouvre la liberté. Le croassement devient le signe de ralliement, et surtout, d’identité humaine, de ces hommes dont la dignité est broyée par la police italienne. L’homme et la bête constituent alors un peuple certes hanté par la violence et la mort, mais qui s’allient fréquemment et cohabitent jusqu’à s’entremanger pour se nourrir l’un de l’autre dans une union sexuelle, alimentaire et linguistique qui détermine l’identité et la liberté d’une terre traitée avec mépris et hostilité par le gouvernement italien. Le rire et la magie s’entremêlent dans ces histoires étranges, où le sang versé n’est qu’une modalité de l’existence : on se moque de la police en transportant en ambulance une vache volée et découpée en morceaux, et on rit à grandes dents carnassières.

p. 193 : « Le rire est une rupture dans la pensée de la mort. Un scandale logique.

La poésie, elle, est un dialogue avec la mort.

Ce mec avait raison, après un récital, il n’est pas nécessaire d’applaudir.

Un public authentique se doit de tuer pour témoigner sa sympathie à l’artiste.

Un assassin est un être mathématique capable d’arrêter l’infini. »

 

Ainsi se dresse une équivalence métaphorique entre le rire, du côté de l’assassinat et de la rupture, et la poésie qui est dialogue et donc continuation de la parole par-delà la mort. Le bon public n’est pas celui qui applaudit, considérant le récital poétique comme un spectacle, mais celui qui « tue pour » l’artiste, continuant par le geste la parole poétique, qui détruit toute institution et toute autorité. Assassinat et parole poétique relèvent de la même instance : le geste qui déconstruit et ancre l’homme à langue de corbeau dans une forme d’éternité partagée avec les roches, les arbres et les bêtes. Dans ce monde archaïque que ressuscitent avec humour les récits de Serge Pey, on enterre un boa dans un tube qui s’érige au-dessus des autres tombes en guise de croix ou de mât de cocagne, l’horizontal et le vertical s’inversent, comme les choses concrètes les plus misérables et la transcendance la plus sacrée. On ne respecte que cela : la parole donnée, la confiance dans l’ami, la vérité de la langue animale. Et c’est dans ce rapport à la fois archaïque et créatif, empreint d’une folle imagination, au monde, que la poésie devient chair.

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