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Le travail des livres, et celui des profs

14 Juin 2017, 20:35pm

Publié par Claire Mazaleyrat

Je partirai d’un postulat parfaitement discutable, mais que je ne discuterai pas pour l’instant : la littérature n’a rien d’une évasion gratuite qui distrairait d’une dure réalité, elle fait au contraire intrinsèquement partie de cette réalité, qu’elle éclaire et auquel elle peut permettre de donner du sens. Par ailleurs, et c’est encore plus discutable, je ne suis pas certaine que l’étanchéité entre œuvres purement littéraires et littérature sociologique soit parfaitement pertinente : la littérature de témoignage, portée par Jablonka ou Alexievitch par exemple, par la puissance de ces voix qu’ils font entendre, suffisent à battre en brèche toute idéologie fondée sur la littérarité spécifique des œuvres de fiction. S’il y a parmi les récits collectés dans la série de « Raconter la vie » des œuvres inégales à l’aune de leur portée littéraire, et j’y reviendrai, ce n’est pas tant dans la distance supposée de l’auteur avec l’objet de son récit, ni évidemment dans le relevé scrupuleux des figures de style, si cher à mes collègues professeurs de lettres, qu’il s’agit de la mesurer, mais plutôt dans la profondeur du sens que vont chercher au cœur des métiers décrits certains auteurs, là où d’autres se tiennent à une distance plus prudente, ou au contraire tentent de rallier leur lecteur à une cause personnelle.

Je me suis intéressée exclusivement aux récits concernant l’approche du travail, et n’ai lu que sept de la dizaine d’ouvrages consacrés à ce sujet. Cependant, ils sont assez variés pour amorcer quelques pistes de réflexion sur ce qui en fait la très grande qualité.

 

Donner du sens : parcours et histoires

Ces récits, généralement fondés sur des témoignages, épousent la trajectoire d’un homme ou d’une femme, ou élaborent une réflexion sur un métier autour d’un groupe de personnes interrogées. Un seul est un témoignage direct sur son métier, celui de  La Députée du coin , Nathalie Nielson, et à mon sens il n’est pas le plus passionnant ; si la démarche de  La juge de trente ans , Céline Roux, part aussi de sa propre expérience, celle-ci est mise à distance par le « portrait de groupe » qu’elle effectue en parlant tout aussi bien de ses jeunes collègues. Il s’agit pour l’auteur de rendre compte de la, ou des réalité(s) d’un métier (esthéticienne, dans  Le Corps des autres , d'Ivan Jablonka, chef dans la restauration dans « Un chemin de tables » de Maylis de Kerangal, infirmière dans Le Moindre Mal de François Bégaudeau, gérants de société d’intérim dans Marchands de travail de Nicolas Jounin et Lucie Tourette, chef d'entreprise dans Grand patron, fils d’ouvrier de Jules Naudet, JAF ou députée…) ; cette description du quotidien est toujours ancrée dans un parcours personnel, qui permet de rendre compte à la fois de l’individu et de ses choix personnels, des hasards d’une existence (« l’ange gardien » du Grand patron, par exemple) mais aussi des déterminations sociologiques contre lesquels les uns doivent lutter, et que d’autres subissent. Ces portraits individuels sont en effet rattachés à une biographie qui retrace un parcours, mais ce dernier a maille à partir avec l’histoire du pays, de ses transformations économiques, de ses caractéristiques sociologiques. Le parcours que retracent ces récits s’attache donc à montrer un ou des individus aux prises avec une société, et à cet égard chacun de ces livres déclenche une réflexion profonde sur la réalité dans laquelle on vit, et comment on espère y trouver une place, et la transformer. C’est ce qui, à mon sens, fait l’immense qualité du travail entrepris par les auteurs réunis ici : ils dessinent des histoires de vie en ne se contentant jamais d’une évidence des gestes de tous les jours ou des particularités socio-économiques d’une classe sociale, mais en essayant de faire comprendre au lecteur ce qui a mené tel ou tel acteur socio-économique du monde dans lequel on vit à assumer sa tâche. Car en creux de ces parcours si différents se dessine toujours, portée par la voix même de celui qui se raconte et qu’on a pris la peine d’interroger, une réflexion sur l’engagement dans ce métier, et une idéologie qui définit en large partie ce travailleur qui prend la parole dans le récit. Si Jablonka met en valeur l’utilité sociale de l’esthéticienne, la manière dont chacune d’elle permet aux femmes qu’elle « soigne », au sens propre du terme, de reprendre confiance en elle en dépit des mythes de perfection et d’éternelle jeunesse dont elles sont asphyxiées, voire de recouvrer leur dignité, la « députée du coin » parle de son engagement en politique avec une très émouvante conviction, même si l’on sent un dogmatisme irritant :

p. 93 : « J’ai bien conscience que les forts taux d’abstention sapent cette conception de la démocratie. Je n’irais pas jusqu’à soutenir le vote obligatoire car je voudrais que les gens votent parce qu’ils en ont envie. Je me dis que mes concitoyens ont perdu la mesure de ce qu’était la démocratie et ont oublié les sacrifices faits par les générations pour en arriver là. Le vote est acquis dans notre pays. Bien sûr, il est toujours difficile de déterminer les causes de l’abstention, mais si l’on considère qu’une partie des abstentionnistes veulent exprimer leur défiance et sanctionner, alors pourquoi ne se mobilisent-ils pas ? »

On entend aussi à travers les pages de Grand patron, fils d’ouvrier, l’idéologie ultra-libérale d’un homme parti de rien et qui a réussi par un immense mérite, et cette idéologie est mise à distance critique par le narrateur, qui l’explique par le parcours aussi rare qu’exemplaire de Franck. Loin de ne faire que « justifier » leurs propres choix ou ceux des hommes et femmes dont il s’agit de décrire le métier et la place dans la société, la plupart de ces récits en montrent les contradictions et les espoirs, le sens qui fait tenir malgré la difficulté de tenir tous les jours sous la pression du travail et les contraintes morales qui s’imposent. L’un des plus réussis à cet égard est sans doute La juge de trente ans, qui interroge la racine même du « jugement » porté sur les autres et qui n’épargne pas celui ou celle qui le pose, et l’immense responsabilité qui découle des décisions prises, qui « créent de l’irréversible »:

p. 55 : « Je ne détruis pas des vies, je répare un lien que des gens altèrent eux-mêmes. J’essaie de maintenir du sens, une cohérence, d’introduire de l’histoire dans le chaos d’une rupture. J’essaie d’avoir des mots rassurants, je tiens compte du temps long quand les gens me parlent rebondissements, revirements et querelles, je sers de paravent. (…) Pour autant, je sais que je peux les détruire. Que malgré toutes les précautions que je prends, le spectre de la mauvaise décision n’est jamais une pure vue de l’esprit. Je ne maîtrise pas tout, je sais peu des gens et de leur vie, et raisonne sur un matériau imprévisible et libre. »

Cette réflexion sur le sens que chacun donne à son métier -à sa mission- est au cœur de ces récits, qui n’évitent jamais la réalité au profit d’une pure idéologie, et s’attachent aux détails concrets, aux anecdotes, à reproduire la parole authentique des personnes interrogées. Cette quête de sens et de partage de sens autour du travail, valorise bien sûr certaines professions, toujours autour de cette « dignité » reconquise dont parle en particulier Jablonka en s’intéressant à ce qui semble le plus humble, et qui fait l’humanité même ; mais au-delà de cette perspective, elle-même idéologique, elle interroge le rôle de la littérature, et c’est en cela qu’elle me semble absolument captivante.

Tous ces récits ne sont pas d’égale valeur sur ce plan. Mais les récits les plus ouvertement « littéraires » ne me semblent paradoxalement pas les plus géniaux. Un chemin de tables est un très beau livre, où l’on retrouve le style de Kerangal et son goût pour le concret, le bruissement des gestes et le tumulte d’une grande cuisine, le goût et la texture des plats qui se préparent. Et il réactualise une question cruciale dans tous les romans de l’auteur, le travail non seulement comme accomplissement d’une tâche et de soi-même, mais comme lien à l’autre, car la cuisine est faite pour les autres, pour un partage que cherche à renouveler Mauro, le jeune chef dont elle suit le parcours. Mais je ne sais si la très grande littérarité du récit, ou le rôle artificiel de cette « narratrice amie du personnage » qui fonctionne mal à mon sens, ou l’ancrage très fictionnel du récit, quelque chose en tout cas rend ce récit, à mon humble avis, moins puissant que d’autres. Ce que j’admire en effet dans les récits de Bégaudeau, Roux ou Jablonka, c’est la manière dont le vrai, l’humble, le quotidien, portés par la simplicité de la langue de l’écrivain entrecoupée de discours des personnes interrogées sur lesquelles se concentre la narration, prennent corps, et sortent de l’infime pour révéler la profondeur d’un engagement et d’un rapport au monde. Si « l’autre » est plus particulièrement au cœur de ces récits de métiers engagés dans une relation avec « l’humain », autant que le goût du travail bien fait, de la précision des gestes et de la quête d’une certaine perfection technique, il n’est sans doute pas anodin que ces récits soient parmi les plus puissants, car ils révèlent l’humilité et la fragilité autant que les moments de grande réussite, là où le parcours formidable de Mauro, le jeune chef, apparaît comme une sucess-story sans la distance critique que mettent les auteurs de Grand patron, fils d’ouvrier avec leur personnage.

Ce qui intéressera le professeur de français, c’est ici justement la manière dont le récit contribue à donner du sens à la vie et au métier de ces gens, et celle dont leur voix se mêle à celle d’un narrateur plus ou moins distant ou impliqué. Si tous les auteurs suivent des parcours, c’est que la matière même du récit crée un rapport au temps, fait de repères et d’ellipses, de continuité et de retours en arrière, que la narration ordonne à sa guise pour faire apparaître un sens. De même la place du narrateur, le ton qu’il emploie et la place qu’il accorde à la parole de l’autre, contribuent à forger une réflexion profonde sur le sens de ce qu’on raconte des autres. La mise à distance et la plongée dans ces parcours autres, même lorsqu’on raconte sa propre vie, oblige à remettre en cause son propre rapport au monde. J’ai déjà mené des expériences en classe sur le récit de vie, la manière dont on recueille des témoignages, qu’on le restitue et l’ordonne, puis crée de ce matériau brut une matière littéraire en creusant un motif, une image. Il me semble qu’on touche là à ce qui fait le texte littéraire : la construction, par les mots, à travers ceux des autres qui l’innervent, d’une réalité pour partager une expérience. S’il est évident que certains de ces récits sont moins riches, moins puissants dans leur force d’évocation creusent peut-être davantage les images que suscite l’expérience du métier, que d’autres, il me semble tout aussi essentiel de réfléchir à partir de là à ce qui en constitue la force, la beauté, l’émotion- ou y échoue. Et suscite l’envie d’écrire et d’apprendre des autres. si le français est ici souvent un outil pour mener des études de terrain et s’essayer à une approche socio-économique du monde du travail, lire ces récits et en écrire à son tour oblige à se questionner sur la langue, la sienne et celle de l’autre, sur la temporalité du récit et la distance du point de vue, sur la manière d’évoquer le quotidien et d’analyser les gestes pour traduire la réalité d’un travail : travail de la langue et langue du travail, on est au cœur même des questions sur l’écriture dont j’aimerais que chacun se les pose un jour.

 

Les mains dans le cambouis

Depuis l’an dernier, les professeurs principaux de première ont à charge de « travailler sur l’orientation » avec leur classe, ce qui est devenu plus prégnant par la fin de la très relative « barrière » que constituait la fin de la seconde avec ses risques de redoublement ou de réorientation. Accueillant des élèves qui n’ont pas nécessairement le profil requis par la filière qu’ils ont choisie, la charge nous incombe donc de les ramener à des objectifs parfois plus modestes, et surtout plus « réalistes », ou de les « orienter » vers les sources d’information numériques qui ont remplacé progressivement les conseils qu’on entendait autrefois sur les voies envisageables après le bac. Pour aider à ce choix, nous disposons d’un site qui propose toutes sortes de dossiers et d’informations sur les métiers, de longs tests de personnalité, et des heures pour faire passer des entretiens individuels, visant à sonder l’élève sur ses motivations, ses compétences et ses ambitions. Très démunie dans ce domaine, et incapable de dire à un élève s’il réussirait mieux en fac de Droit ou en IUT de communication, j’ai surtout constaté que nombreux étaient les élèves, dans la filière ES, qui n’ont surtout aucune idée de la réalité que représentent non seulement les études, mais surtout les métiers qu’ils imaginent. Du reste, moi non plus le plus souvent. La seule réalité professionnelle dont j’ai une conscience assez vive, outre la mienne, c’est à travers des amis proches que je la perçois, surtout quand je les connais de longue date et suis leur évolution. Puisque je dois travailler sur l’orientation de mes élèves, en dépit de ce que je pense d’un système qui tend à l’utilitarisme du potentiel humain, à son adéquation de plus en plus précoce aux besoins du marché, à la détermination sociocognitive qui sous-tend ces tests au détriment de la liberté individuelle, dût-elle emprunter des chemins de traverse, je vais « travailler », justement, avec eux, sur cette idée de « travail ». Notion pleine de bons sentiments pour eux, et marquée toujours par une profonde culpabilité. Le travail, c’est celui qu’ils ne font jamais assez, et qu’ils promettent avant chaque conseil de classe d’abattre. Le « travail », c’est beaucoup plus fréquemment la mauvaise conscience vague qu’une série de taches concrètes à faire pour progresser, car le plus souvent quand on leur demande comment ils comptent s’y prendre, tout se résume à un « travail » on ne peut plus obscur, qui ne se traduit presque jamais par des manifestations concrètes de ce travail en actes. Ils savent tous en revanche que c’est pénible. Ce qu’ils ignorent, et surtout que nos remarques culpabilisantes de professeurs semblent ignorer superbement aussi, c’est la transformation de la matière par le travail- physique, certes, mais aussi intellectuel. C’est la manière dont « travailler » une idée, une manière de réfléchir et de penser, crée quelque chose et transforme aussi celui qui manipule la matière. La fierté du travail bien fait ne leur est pourtant pas étrangère, mais ils se sentent souvent plutôt débarrassés de l’avoir fait, que contents qu’il soit éventuellement bien fait. De ce premier constat m’apparaît comme essentielle la nécessité de définir le « travail », qui n’est pas le simple fait d’avoir fini un exercice ou relu une leçon. Il serait temps aussi de cesser de ne prendre cette notion que dans son sens le plus directement économique et marchand, et de se souvenir qu’il est essentiellement un processus en cours, guidé par une volonté, et parfois longtemps « improductif ».

Ce que montre admirablement chacun de ces livres, c’est d’une part la diversité de ce « travail » et des tâches qu’il implique, sa pénibilité et la fierté qu’on peut en tirer, mais aussi cette idée que le travail que l’on fait a un impact sur l’ordre du monde, à quelque échelle que ce soit, et qu’il finit aussi par nous forger. Il est évidemment plus confortable et stimulant à cet égard de lire Le moindre mal que Marchands de travail, tant le travail des gérants d’agence d’intérim est marqué par l’esclavagisme des autres travailleurs, alors que l’infirmière soigne des patients qui dépendent pour leur survie ou leur dignité de ses gestes médicaux. Mais la critique sociale, si elle me passionne, n’est pas mon fonds de commerce : ce qu’il s’agit de « traiter », avec des élèves de première qui ont entre seize et dix-sept ans, quand on est professeur de Lettres, c’est le présent du « travail » fourni ou du rendement qu’on n’arrive pas à produire, souvent, je crois, par absence de sens, et le futur des représentations qu’on peut se faire des métiers des autres. Ces représentations ont bien le temps d’évoluer, de changer, car on n’a pas fini de se travailler et de se chercher à dix-sept ans. Le « travail » qu’on examine, celui des adultes et le sien propre d’élève, qui se projette dans un avenir professionnel encore très flou la plupart du temps, donne une perspective et des projets, qui ne se réaliseront pas nécessairement, mais auront permis d’apprendre un peu plus, de s’apprendre soi-même, en se confrontant à l’inconnu.

Quel est donc notre rôle, en tant que professeur de Lettres, et a fortiori chargés de l’«orientation » des élèves ? Je ne prétends pas me substituer au professeur de sciences économiques et sociales, parce que je ne connais vraiment rien à sa discipline. J’aime bien lire de la sociologie, parfois, et ma curiosité ne va pas plus loin. Surtout, je n’entends aucunement me transformer en « prof à tout faire » et animateur transdisciplinaire dynamique et innovant, proposant comme je l’ai vu sur un site académique on ne peut plus sérieux d’étudier Robinson Crusoé en cinquième dans le but de travailler sur l’orientation dans les filières des économies durables. Je ne renonce pas au travail de la langue, et à cet égard étudie de préférence Naissance d’un pont au Chemin de tables de Maylis de Kerangal, parce que c’est un roman dans lequel la fiction permet de creuser de manière à mon sens infiniment plus complexe l’image du travail collectif comme interaction entre des hommes et des femmes et un lieu. Mais à ce travail proprement dit sur les textes littéraires il me semble crucial de donner plus de sens que l’éternelle dissection de passages choisis, et notamment parce que cette notion, parmi d’autres, de travail, est cruciale pour nos élèves qui profèrent ce mot et en sont obsédés, non sans une profonde angoisse que le contexte socio-économique dans lequel ils grandissent ne leur épargne pas. s’interroger sur le travail des autres par différents biais, et transformer son propre rapport au travail scolaire dans une classe qui pourrait ne pas être une agglomération d’individus mais une association fructueuses de forces vives, où la collaboration pourrait avoir une plus large place, l’aller-retour constant entre pratique et réflexion sur cette pratique, constituent à mon sens notre tâche, et celle-ci ne s’évaluera ni en heures d’entretiens individuels réalisées et questionnaires remplis, ni en taux de réussite au bac, ni en taux d’insertion dans la vie professionnelle, mais dans la manière dont on aura su placer les textes littéraires et la pratique de la littérature dans la vie, la nôtre autant que celle des élèves, en s’interrogeant sur la manière dont elle nous permet de comprendre le monde et d’y trouver sa place. Avec les armes qui sont les nôtres, la compréhension des textes et la capacité à en partager les sens possibles. La conclusion de Céline Roux, La Juge de Trente ans, me semble parfaitement coïncider avec la satisfaction que pour ma part, j'y puise:

"Si notre métier est rude, exigeant et ingrat, nous recevons en découvertes, rencontres, expériences et apprentissages, peut-être plus encore que nous ne donnons."

 

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