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Des crabes et des hommes

15 Juin 2017, 09:17am

Publié par Claire Mazaleyrat

Kobayashi Takiji, Le bateau-usine, traduit du japonais par Evelyne Lesigne-Audoly, éditions Allia, 2016

C’est en 1929, en plein essor de l’ère Meiji, que paraît pour la première fois ce récit âpre et poétique d’une page de « l’histoire de l’invasion coloniale par le capitalisme » : le Japon accroît considérablement sa puissance militaire et économique, dans un contexte de rivalités hégémoniques avec l’URSS, et le bateau-usine dont on nous relate une longue saison de pêche au crabe en mer du Kamchatka reflète à quel prix se fait la croissance d’une nation.

En marche vers le progrès : le prix du sang

Ce qui est particulièrement intéressant dans ce court roman social, c’est la manière dont la description très concrète des conditions de vie et de travail des hommes embarqués à bord d’un rafiot hâtivement recyclé au lieu d’être envoyé à la casse s’ancre dans un contexte politique et économique que les ouvriers et pêcheurs comprennent progressivement. Certains d’entre eux ont d’abord été chair à ouvrage pour les chemins de fer ou pour l’exploitation du Hokkaïdo, et ont survécu à des conditions inhumaines avant d’être repérés par les recruteurs du bateau. Tous ont été pris au piège, comme ces étudiants, « jeunes moineaux pris à la glu », à qui l’on a avancé les frais de transport et d’hébergement pour venir, et qui se retrouvent enchaînés et débiteurs de leurs propres exploiteurs avant même d’avoir commencé le voyage, qui dure de longs mois et laisse ses cadavres dans le sillage de la mer glacée qui est décrite. A toute forme de contestation, s’oppose une idéologie patriotique prononcée par le monstrueux intendant qui fait travailler -et mourir-les hommes, et à ces discours s’allie une force de répression accrue par la complicité du cargo militaire. En effet, alors que les pêcheurs et ouvriers croient tout au long du roman que les soldats qui les suivent de loin doivent les protéger en cas d’agression des Russes, c’est contre eux qu’ils se retournent lorsqu’ils s’essayent à une mutinerie pourtant fort pacifique. Pris au piège, les hommes le sont aussi par l’enfermement qui s’exprime dans la description de l’ « enfer » dans lequel ils sont parqués après la journée de travail sur le pont : obscurité, promiscuité, conditions d’hygiène abominables, et la brutalité à chaque page. « On va mettre du vrai sang et de la vraie chair dedans. Ça va lui plaire. Et s’il n’a pas d’indigestion, il aura de la chance », s’exclame l’un des pêcheurs en comprenant que la chair de crabes destinée à l’empereur n’est pas autre chose que la propre chair de ses semblables qui se font littéralement dévorer par le capitalisme auquel ils donnent plus que leur force. Ce que décrit Takiji, c’est évidemment l’enfer vécu par ces centaines d’hommes traités en esclaves, réduits à des « brutes » trop fatiguées pour parler, laissés pour morts et frappés lorsqu’ils sont trop faibles pour travailler, battus, humiliés et rongés par le béribéri, et qui pourtant finissent par lever la tête tandis qu’émergent quelques personnalités et que l’idée d’une union invincible se propage peu à peu. Si le récit s’achève sur l’échec de la rébellion, il se conclut sur la leçon qu’en tirent les protagonistes de l’histoire, convaincus qu’ils n’auraient pas dû mettre en première ligne quelques leaders mais faire front tous ensemble pour gagner la partie, et prêts à « recommencer encore une fois ». Si le roman de Takiji fut immédiatement interdit par la censure, c’est bien qu’il est le fruit d’une enquête de terrain très longue sur les bateaux-usines, et qu’il s’inspire en particulier d’un fait divers auquel l’auteur est parvenu à donner avec réalisme toute l’exemplarité de la violence et de la dégradation de la dignité humaine. Le cas des morts est emblématique de cette destruction de toute humanité par cet intendant et ses propres chefs invisibles, qui ne font aucune différence entre la chair des crabes et celle des hommes engloutis par la mer.

La mer et la merde

Mais le roman social, si cru dans les descriptions de l’horreur et de la souffrance, insoutenable lorsqu’est évoquée la saleté et la maladie, les corps réduits à une survie douloureuse et répugnante de bêtes, est d’autant plus puissant qu’il est écrit dans une langue sans sentimentalisme mais riche en images frappantes, et accorde une large place à la description des éléments dans lesquels survivent les hommes, inversant la perspective : les éléments acquièrent plus d’humanité, souvent menaçante, que ces hommes réduits à des corps qui se défont :

p. 27 : « Une fois le travail terminé, les matelots retournaient tous les uns après les autres dans le « merdier ». Leurs membres pendaient raides et gelés, pareils à des radis blancs. Chacun retournait vers sa couche comme un ver à soie à son casier, et se réfugiait dans le silence. Affalés sur le flanc, ils se tenaient aux montants en fer. Le bateau se secouait violemment comme un cheval qui se débat pour se débarrasser d’un taon accroché à son dos. Les pêcheurs tournaient leur regard vague vers le plafond blanc couvert d’une couche jaunâtre, ou vers les hublots bleu-noir presque entièrement sous l’eau… Certains tombaient dans un état comateux, immobiles, la bouche entrouverte. Tous avaient la tête vide. Une angoisse indicible leur imposait un énorme silence. »

Si ces hommes se réduisent peu à peu à un état végétatif de « gros radis blancs » ou de larves, à mesure que leur humanité se dilue dans l’horreur de ce « merdier », l’importance des sensations évoquées dans le roman, et en premier lieu la vue et l’odorat, contribuent à dépeindre une humanité rampante, réduite à des instincts de survie et des perceptions de la réalité immédiates, détachées d’un ensemble qui prendrait sens, animales en somme. L’image récurrente de la sécrétion s’exprime aussi dans ce passage comme dans tout le roman, où le « merdier » donne de l’ « enfer » de la cale une image saisissante mais aussi très précise de l’abjection dans laquelle ces corps évoluent : la mauvaise nourriture et la constipation mortelle qui s’ensuit, les latrines servant provisoirement de refuge à un ouvrier qui ne peut plus travailler, et la merde dans laquelle vivent sans cesse ces hommes contribue à rappeler leur fragilité de vivants provisoires et l’indignité dans laquelle on les fait vivre, alors qu’à l’autre bout de la chaîne de travail ils produisent de la nourriture pour des corps autrement plus « hauts » qui avalent et ingurgitent ce qu’ils recrachent dans cet « intestin du capitalisme » qu’est en somme leur bateau-usine.

A l’horreur du bas corporel le plus indigne et à la réification répugnante des hommes réduits à quelque sensations s’oppose d’autant plus vivement la personnification des lieux et des choses, renforçant le tragique du récit :

p. 23 : « Le phare de Shukutsu balayait le ciel. A chaque tour, son faisceau lançait un éclair dans une mer de brouillard cendré, loin, loin devant, à tribord. Puis le phare repartait, étendant à plusieurs milles on long rayon de lumière, quasi mystique.(…) La pluie tombait en longs filaments sur une mer opaque. A l’approche de Wakkanai, les filaments devinrent de gros grains, et toute la surface de la vaste mer se souleva comme un drapeau que l’on agite. La houle se fit bientôt plus forte, plus rapide. En rencontrant les mâts, le vent faisait un mugissement terrible. »

p. 109 « Le destroyer flottait, sa silhouette de canard aux ailes repliées mue par un imperceptible balancement. On avait l’impression que le corps entier du destroyer désirait trouver le sommeil. Une fumée plus fine que la fumée d’une cigarette s’échappait de sa cheminée et s’étirait en un long fil dans le ciel sans vent. »

A cette immensité « animée » de la mer peuplée d’ombres et de navires menaçants, de vagues et de nuages terriblement en mouvement, traversés de lumières et d’opacités funèbres, s’oppose donc l’état végétatif de ces hommes réduits à l’état d’animalité larvaire, voire de « vomissures » de leurs propres dirigeants. Si le récit suscite la révolte, c’est sans doute autant à travers la description des souffrances qui y sont évoquées, que par la sensation de déréliction de ces hommes « au cœur des ténèbres » d’une mer particulièrement hostile.

Une autre perspective : le manga de Gô Fujio

Si le roman de Kobayashi Takiji a été traduit en de nombreuses langues, redécouvert et réédité dans plusieurs pays d’Europe en 2008, que l’édition d’Allia et la préface de la traductrice montrent la modernité de la dénonciation du capitalisme à l’heure de la « crise » et des différents mouvements citoyens de résistance qui ont eu lieu en Espagne ou en Grèce, la version manga éditée chez Akanata révèle un autre impact de ce roman : d’une part, la force d’évocation des images du récit prend ici une autre réalité, à travers la scénarisation de la grève, nettement plus développée que dans le roman, et la forte solidarité qui lie les personnages du manga, qui n’apparaissait pas avec autant d’importance dans le roman. D’autre part, c’est une entrée certes très édulcorée de la réalité du « bateau-usine », mais très dynamique et facile, à destination d’un lectorat adolescent, qui donne réellement envie de s’imprégner du roman. si l’action y prend la première place au détriment de certaines descriptions, et de tout ce que les sensations apportaient à la souffrance évoquée de ces hommes indifférenciés et privés de leur prénom, le manga pousse davantage à la révolte contre un ordre injuste, c’est assez rare dans ce type de littérature pour qu’on en souligne l’intérêt.

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