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Une vie

28 Mai 2017, 09:15am

Publié par Claire Mazaleyrat

Sophie Divry, La Condition pavillonnaire, Noir sur Blanc, 2014

La vie d’M.-A. tient en trois parties, qu’un passé simple omniprésent réduit à une succession d’actes uniques (acheter une maison, se marier), et répétitifs (faire les courses, recevoir des invités) qui constituent toute une tragédie sans public : inéluctables, la désillusion, l’ennui, la vieillesse et la mort, et tous ces moments heureux qu’on n’a pas su saisir dans leur plénitude au moment où ils étaient. A ce passé simple factuel, qui inscrit dans le temps la fatalité de chaque geste, s’adjoignent le conditionnel des rêveries de la jeune femme, le futur de ce qui ne saurait manquer d’arriver dans la logique inébranlable de l’aliénation sociale, et du simple cours des choses. Et le présent des descriptions qui ancrent le récit dans ces Choses, à l’apogée des années soixante-dix à deux mille et de la société de consommation : c’est à travers l’évolution de l’intérieur, les objets qui l’envahissent, les courses pour nourrir toute la famille et se changer les idées dans les rayons du centre commercial, c’est dans ces gestes quotidiens visant à consolider, réparer, nettoyer, entretenir la matérialité rassurante de cet ancrage familial et social du pavillon, que la vie élime peu à peu, que le quotidien vient à bout des personnes. Sophie Divry, en construisant un roman qui suit le fil d’une vie entière, des premiers souvenirs aux dernières impressions, « crois-tu », joue avec les temps verbaux pour donner à cette existence toute sa matière riche d’espoirs et de réalités triviales, de pressentiments et de souvenirs, de faits, d’événements dont on conservera la photographie sur la commode de la chambre et de possibles avortés. C’est une vie parmi toutes celles d’une génération, et plus largement, d’une « condition », qui se déroule ici : c’est à peu de choses près la vie qu’ont menée nos parents ou leurs amis, nés comme M.-A. au début des Trente Glorieuses, et elle est promise à une éternelle répétition fondée sur les valeurs petites-bourgeoises qui se transmettent à l’infini :

« D’une histoire commencée avant nous, et qui se continuera tant qu’on pourra tenir des cadastres et des conversations, édifier des murs, creuser au bulldozer, cultiver un potager, élever des enfants, tant qu’on pourra payer du géomètre, de l’ingénieur, de l’ouvrier ; tant qu’il sera possible de se réunir chez un notaire pour imprimer un acte de vente en quatre exemplaires dans un bureau climatisé. D’une histoire qui se continuera après nous tant qu’il y aura du couple pour y résider, s’aimer, nettoyer, bricoler, recevoir, vivre en somme ; tant qu’ils seront assez fertiles pour se reproduire, engendrant une famille de plusieurs membres et dans cette famille, toi, la femme, M.-A. » (p.11, incipit)

Si ce roman reprend à bien des égards le modèle de Madame Bovary, auquel il est fait de multiples allusions, à commencer par les seules initiales de l’héroïne, il le réactualise avec puissance dans la société à peine postérieure aux Choses, tant l’arrière-plan sociologique y occupe de place. M.-A. grandit dans le lotissement d’un faubourg de bourg dans l’Isère, et reproduira avec application le modèle familial en s’installant une vingtaine d’années plus tard dans un quartier pavillonnaire d’une bourgade où s’érigent des lotissements à la faveur des créations d’autoroutes et d’emplois, quelque part dans l’Isère. C’est l’âge des promesses, et d’une certaine candeur à l’égard de cet amour conjugal qui doit durer toujours, de ces murs dont on acquiert la sacro-sainte « propriété », et dont les « traites » empêcheront le mari, François, de dormir pendant les trente ans à venir. Si Sophie Divry décrit avec autant de minutie la manière dont on habite cet espace, ce portail qu’on ouvre et ferme, les pas de François sur l’allée des graviers le soir quand il rentre, l’électro-ménager qu’on acquiert et les plates-bandes qu’on fait pousser, c’est que le lieu où l’on se fonde et se fond est à l’image exacte de ces existences pleines et étriquées érigées en norme absolue par notre société : chacun dans son pré carré protégé par des grillages et des haies, entouré de son conjoint et de ses enfants devant « rentrer pour le dîner à vingt heures », comme Philippe, l’amant que prend M.-A. et dont elle aimerait qu’il parte avec elle loin de tout, mais qui organise coucheries et plans de restructuration avec la même froide efficience pragmatique. La vie de femme active M.-A. reprend avec une ironie mordante toutes les « questions sociales » qui agitent une société : le travail des femmes et leur charge mentale, l’ambivalence maternelle et ses dérivatifs dans le yoga ou l’humanitaire (c’est kif kif), les difficultés à conserver un poste à responsabilité quand on a le tort de prendre un congé maternité, l’ambition admirable des hommes et l’honneur maternel qui consiste à bien élever ses enfants et tenir son foyer, la gentille « aide » que proposent les pères, la menace de licenciement qui pèse sur ces derniers et le « deuxième service », d’ordre sexuel, que leurs bonnes épouses leur accordent une fois les enfants couchés. Mariée pourtant par amour, M.-A s’ennuie très ferme, se retrouvant rapidement enfermée par le poids du quotidien qui suit l’arrivée des enfants (elle et François en auront trois), l’usure de la passion amoureuse et la lourdeur des contraintes inhérentes à la « condition pavillonnaire » : les traites, l’entretien, l’enracinement dans le bien foncier au détriment de ces rares instants de vacances à la mer où a jeune femme retrouve pour de trop brèves périodes un peu de cette légèreté que les grossesses lui ont fait perdre. D’où l’amant, et après son abandon par ce miteux Rodolphe des temps modernes, la dépression, la psychothérapie, le yoga, le thé avec les amies, les velléités humanitaires et/ou culturelles : M.-A. se mue à elle seule en Bouvard et Pécuchet, à la recherche d’une « paix intérieure » dûment rétribuée, à coup de 350 euros mensuels lors de la période la plus active en ce domaine d’une M.-A ravagée par la ménopause et le départ des enfants, et qui se cherche une raison de vivre que toutes sortes de consumérismes du bien-être lui promettent.

La Condition pavillonnaire examine avec un sens implacable du détail ce « cadre » dans lequel s’épanouissent et succombent des milliers de Français moyens – ou de François apparemment assez heureux de son sort, mais on n’a accès à son intériorité que par ce qu’en perçoit sa femme, qui le trouve particulièrement agaçant. Comme l’analyse Louise, personnage du roman Option paradis de François Taillandier, qui analyse cette « condition pavillonnaire » à travers ses histoires de couples, de familles et de transformation des lieux de la « rurbanité » depuis la fin des années 1970 : « Au moins, là, j’étais casée, j’avais un cadre. La vie conjugale s’épanouissait dans cette représentation perpétuellement donnée aux familles et aux amis. Qui d’ailleurs faisaient pareil, moyennant quoi la représentation ne fonctionnait pas. c’est un peu comme dans les conversations personnelles où chacun dit à chaque instant « C’est comme moi, c’est comme moi… ». J’étais poursuivie par le désir de leur montrer. Leur montrer quoi ? Et à qui ? Je n’en sais rien. Mais leur montrer qui j’étais. Et c’était frustrant. Je voulais être une autre, et je ne parvenais qu’à être la même. Je veux dire : pareille à toutes. ». De la même manière, M.-A est cette figure archétypique de la femme pavillonnaire, qui ressemble à toutes malgré des rêves qu’elle image très personnels et quelques traits de caractère saillants, du moins dans sa première jeunesse. Toutes les phrases qu’elle échange avec son amie Chloé, qui reste sa confidente avisée pendant des décennies, sont marquées par l’empreinte des clichés, alors même que pour elle l’expérience vécue est aussi unique qu’indéchiffrable :

« Donc ; tu avais une liaison.

La pensé que tu faisais quelque chose de mal s’était évanouie. Tu l’expliquais radieuse à ton amie, il t’attirait tant, c’était si bon d’être avec lui. Et Chloé te disait :

D’écouter ton cœur,

D’être prudente,

De ne pas mettre en danger tes enfants,

De faire confiance aux sentiments,

De suivre la passion,

Que c’était beau l’amour,

Que mentir c’était pas top,

Qu’il était séducteur,

Est-ce que tu aimes toujours François ? »

Le récit entremêle des bribes de discours direct au cœur d’une description, comme pour l’illustrer et ramener vers une réalité presque tangible (interruptions des enfants, demandes multiples, remarques des autres) une rêverie profonde. Ce que révèle la Condition pavillonnaire, c’est à la fois la manière dont l’individu se fond dans une masse sociale, épousant ses rêves et ses fantasmes avec ses tics de langage et sa vision du bonheur, et l’impact du consumérisme outrancier dans ces comportements « de masse », qui vendent du concept éthique et du bonheur à l’unité ou en gros ; et l’éternelle répétition de la désillusion, puisque le destin de M.-A ressemble tant à celui d’Emma, dont on ne peut guère dire que les publicités et l’attrait des centres commerciaux l’aient écartée d’une vraie « paix intérieure » possible. Ce récit souvent parlé, ou du moins adressé, par l’usage de la deuxième personne, au personnage que l’on voit en même temps se débattre dans les cruciales désillusions, renforce le double regard, d’identification et de distance, porté sur le personnage : si on ne se reconnaît que trop dans ce bovarysme candide et immoral, le tutoiement assure à la fois la proximité avec M.-A, qui devient de plus en plus insupportable à mesure que les espoirs lui échappent et que la vie se réduit à une lente décrépitude, et la possibilité d’une distance critique, presque accusatoire. Au même titre que l’ironie, et le rythme de ces phrases limpides brusquement heurtées par un point-virgule, ce marqueur énonciatif permet de renvoyer en miroir au lecteur le principe même du bovarysme : lire, et rêver sa vie par identification naïve avec ce qu’on lit, et être déçu par une réalité qui n’aura jamais l’intensité des clichés littéraires. En d’autres termes : le « tu » donne au lecteur la possibilité de ne pas être totalement M.-A, non seulement parce qu’elle a l’âge de notre mère et que notre génération, naturellement, beaucoup mieux avertie, a fait et fait des choix nettement plus intelligents et moins aliénants, mais surtout parce que la narration offre cette distance réflexive, qui permet de s’interroger, devant la porte de son frigo orné de magnets, au « pavillon » qu’on habite ou qui nous habite.

 

Reste la fin, la lente vieillesse de M.-A., la perte progressive, non pas des doutes et des envies, mais de la possibilité de les accomplir, « car c’est une erreur de croire que les années apportent une amnistie ; jusqu’au bout les désirs, l’imagination et les angoisses continuent à creuser leur chemin dans le soubassement de nos vies. » Les événements se réduisent peu à peu, chacun d’eux occupe la place de plusieurs années, les obsessions ménagères prennent le pas sur tout le reste à mesure que « tes listes rétrécissent » et que le visage que renvoie le miroir devient de plus en plus insupportable à regarder : le sentiment de la perte s’accompagne précisément de rien : aucune paix, aucune satisfaction, si ce n’est comme toujours quelques rares moments, ombrés de préoccupations honteuses : M.-A. a encore plaisir à recevoir enfants et petits-enfants pour les grands repas de Noël, mais ne peut s’empêcher de s’agacer de voir les uns et les autres grignoter les gâteaux apéritifs qui vont laisser des miettes que les pas dans le salon vont répandre partout. Une fois de plus, à chaque instant de dépassement du quotidien, la « condition pavillonnaire », marquée ici par l’obsession ménagère, refait surface, vouant à l’échec tout bonheur. Et l’on glisse ainsi vers la mort : celle de sa propre mère, de son mari, la sienne. Qui se règlera, comme il se doit, par une série de documents à signer chez le notaire, véritable figure tutélaire du règne du lotissement ; et de M.-A. il ne restera rien, si ce n’est l’affection prodiguée à ses descendants. Alors qu’Emma accédait au statut d’héroïne, certes un peu ridicule, mais tragique, par son suicide, et que Flaubert dédiait à sa veillée funèbre un chapitre sublime, évoquant ce qu’elle fut dans chacune des parties de son corps qui maintenait git à côté de Charles dévasté, Sophie Divry mène son héroïne jusqu’à ses derniers retranchements, jusqu’à la sénilité et une mort abjecte, sans personne pour se rendre compte de sa chute. Si là encore la cruauté du récit révèle celle d’une époque qui enterre vivants ses vieux après les avoir mis à l’écart de la société pour tout ce qu’ils nous disent de notre insupportable condition mortelle, cette fin marque l’anonymat complet d’une femme qui a pourtant vécu, et la vanité de ce monde, renforcée et rendue encore plus violente par l’émergence d’un individualisme qui valorise ce que l’on croit le plus intime et personnel -et qui est tout aussi voué à la mort, et de plus partagé par à peu près tout le monde.

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