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Relation suspendue

27 Mai 2017, 09:53am

Publié par Claire Mazaleyrat

Jeanne Benameur, L’enfant qui, Actes Sud, 2017

Les mots dans la terminologie grammaticale sont porteurs de sens, peut-être davantage encore que dans leur usage courant. Le titre de ce roman bref et intense laisse en suspens une subordonnée relative accolée au substantif « enfant », et avec elle se laisse imaginer la relation interrompue, ou pour mieux dire, l’élan vers un ailleurs, un autre, un « noyau verbal », et sa déception. Un enfant a perdu sa mère, et son père, et la mère de ce dernier, autre « enfant qui » ne peut s’y résoudre, tournoient dans le sentiment de l’absence et la quête de la liberté que la femme à la robe rouge fané leur a laissé. La tension entre l’absence, physique, et le lien entre les êtres, et de ceux-ci avec le monde qui les entoure, le lieu où l’on est et la route qui mène ailleurs, entre l’enracinement et le voyage, contribue à construire dans le récit cette « langue [qui me] tient [et permet toutes les libertés] (…) Pour que se reconnaissent en chacun de nous les paroles oubliées et secrètes. Pour que se retrouve comme dans un songe la langue tue, la langue d’avant toutes les langues, celle qui n’a ni nom ni pays et qui appartient à tous. » (p. 120). Cette langue « maternelle », d’avant les mots, incarnée par la figure absente de la mère en éternelle partance, est le fil qui relie les trois personnages et leur rapport, si ténu, au monde qu’ils habitent. La voix est le premier de ces liens invisibles qui relient dans l’air les êtres qui se cherchent, et plus que la parole ce qui les rapproche tient de cet élan des sons portés vers l’autre, indépendamment d’un sens qu’on ne comprend pas : « Il se pourrait que ta grand-mère, sur le seuil de la maison, t’appelle longuement dans le soir, les deux mains en porte-voix. Elle se souviendrait du temps où elle appelait son propre fils dans la lumière déclinante. Elle t’appellerait aujourd’hui l’enfant de son fils parce que c’est ce qu’elle a toujours fait et que c’est comme ça que les choses doivent reprendre leur place. » (p. 106)

A ces mots s’ajoutent les mains qui tiennent et laissent échapper l’essentiel, qui révèlent et qui s’étreignent. La rencontre du père et de la mère a eu lieu à la foire, et l’homme a laissé cette femme dont il ne voyait pas ses yeux lui prendre la main pour y lire quelque chose, lui révélant qu’il portait un destin, un secret, un langage dans les lignes de ses paumes, et que cette parole pouvait signifier quelque chose pour cette femme, qui accepte alors de le suivre au village. « Elle avait regardé longtemps la paume durcie, les doigts calleux, si durs, leur forme qui s’était adaptée aux outils. » (p.21) et le contact de ces deux mains fait naître entre eux la vive brûlure d’un désir qui excède les mots. La main est contact, désir, comme elle est façonnée par le monde qu’elle façonne dans le village du père, si lourdement attaché à la terre et au lieu, aux choses et aux outils. Comme celle de la grand-mère, usée par les travaux quotidiens, elle qui n’a pas su suivre la route quand il en était encore temps, et a effacé simplement de la marelle sur la route le paradis où elle n’espérait plus parvenir. La main est aussi caresse sur la tête de l’enfant, elle est celle qui guide le long de la rivière et dans la forêt, et qui console d’un geste. La main qui travaille comme celle qui danse dans l’air de ses doigts fins, semblent sur le corps de l’enfant qui « s’amenuise » et herche sa place entre ses « os qui restent là « mêler leurs influences, et le tirailler vivement. La main et la peau des contacts, la main et l'affleurement de l'homme au monde, ce qui saisit et touche, ce qui sent et transmet à l'autre: la main dans tout le récit apparaît comme le sens des origines, à partir duquel toute relation se tisse et se défait.

Le corps occupe en effet toute la place dans ce récit sur la liberté et la place qu’on tient dans le monde, parce qu’il s’y lit aussi une profonde réflexion sur la transmission et la filiation- comme autant de fils tendus dans le vide laissé par l’absence. A la mère qui est restée, la grand-mère de l’enfant, s’oppose celle qui est partie, et que la première, empêtrée dans la lenteur et la solitude de ses gestes vieillis, envie. A l’enfant mort dans le père qui boit sa rancœur au café, s’oppose la candeur de l’enfant blond qui cherche la présence de sa mère dans le paysage et le murmure des forêts. S’opposent, ou pour être plus juste, se poursuivent, comme les destins entrecroisés d’un écheveau, ou les bifurcations de la « route » et de son appel qui sous-tendent le récit, fait de retours en arrière et d’images qui mêlent les éléments du monde à un corps toujours vivant, toujours aimant, toujours souffrant. Etre là, et vouloir partir, tel est cet élan interne qui tend les personnages dont on saisit quelques instants. Le bracelet laissé par la mère, avec ses perles brillantes entrelacés aux fils, disent ces instants suspendus et prêts à s’effriter si on ne les saisit pas. Si la mère a refusé de se laissé mourir dans ce village, son fils porte en son corps son absence, moins comme une douleur que comme le manque qui le porte, comme l’a porté sa mère et dont il garde la trace : « Toi aussi il n’y a pas si longtemps tu étais encore dans la nuit laiteuse du ventre de ta mère. Un jour tu seras à nouveau dans cette brume lente et ce sera la fin. Entre les deux il y aura eu toute ta vie. » La circularité du destin des hommes trouve son reflet dans ce bracelet, laissé à la grand-mère et non au fils, et qui inverse le sens de la transmission : comme si depuis sa vieillesse la grand-mère pouvait elle aussi regarder en arrière sur le bord de cette route où s’est noué son destin d’enfant. « Tu tournes comme le chien tourne. Dans ta tête d’enfant il n’y a plus que les pas du chien. Cela dure longtemps. Et puis- au bout de combien de temps ? ta mémoire te redonne, comme un trésor, une bande de tissu rouge brodé de minuscules perles de couleur rouge. Tu revois cet étrange bracelet. Il était attaché au poignet de ta mère. C’était un cercle presque parfait. Tu te rappelles les os fragiles de ta mère sous tes doigts et comme tu aimais les sentir sous les perles. Chaque perle, un petit renflement, une larme dure. Le chagrin de ta mère tout autour du poignet, dur comme les cailloux du chemin. » (p. 54)

Mais le départ de la mère marque la fin de cet enfermement, et l’éloge de la liberté pleine et entière de celui qui sait « se déprendre de tout », et même de ses souvenirs. Ce que transmet la mère ans sa langue étrange qui semble parler aux arbres et aux rivières aussi bien qu’à l’enfant, c’est la valeur de ces pas sur le chemin, qu’il faut affronter seul malgré « les cailloux du chemin ».

« Il voit que la femme de son désir, elle, portait ses morts dans les plis de sa jupe et qu’il aurait fallu pour cela la laisser marcher à grands pas et laisser le vent gonfler son cœur. Ses morts à elle étaient libres aussi. Elle ne les tenait pas enfermés dans deux mains jointes qui prient. Ses morts pouvaient bien voler sur la cime des arbres, dans la clarté des aubes ou bien se perdre plus loin encore que les paradis et les enfers, plus haut et plus loin que le ciel qu’on voit avec des yeux d’homme et de femme, dans un espace où tout se transforme et devient autre chose que la vie même. Oui, ses morts à elle étaient libres de leur voyage. Et c’était bien ainsi que la vie devait se vivre. Elle ne gardait rien. Cette femme-là était insoutenable au village parce qu’elle acceptait de tout perdre, même ses morts. Aujourd’hui il sait que c’est cela, vivre. Et lui, il n’a pas vécu. » (p. 111)

La violence de la séparation, celle qui se joue à la naissance, quand on cesse d’habiter le corps de la mère et que ce dernier devient une absence, s’accroît de la perte de cet homme d’âge mûr dont le désir est devenu une « brûlure » sans remède, qui lui rappelle son propre enracinement, sa propre aliénation. Les images de ce qui coule et qui flotte, la rivière et le vent, les nuages et la route, parmi lesquels l’enfant cherche sa place, engage chez le lecteur ce sentiment de sa propre liberté à saisir en se déprenant de ce qu’il possède ou croit tenir. Et la voix de la narration, tour à tour distante et adressée comme pour consoler les hommes de leur chagrin d’enfant, contribue à souffler comme une brise sur la tristesse de la perte, comme pour dire que dans tout manque se creuse un désir, et que ce désir peut nous mener sur le chemin d’une profonde liberté. Ce qui nous « tient » en somme, comme le disent les dernières lignes, c’est la langue ; lorsqu’elle devient chant, tout devient possible, et les mouvements se délient dans l’air du petit jour.

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