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Tous en piste!

14 Novembre 2014, 10:47am

Tous en piste!

Jean-Marie Blas de Roblès, L’Ile du Point Nemo, éditions Zulma, 2014, 464 pages, 22,50 euros

Le retour du romanesque

C’est sous l’égide des grands maîtres du roman populaire du dix-neuvième siècle que le foisonnant récit de Blas de Roblès se construit, à travers l’enchevêtrement de plusieurs histoires qui se rejoignent peu à peu, à travers un véritable tissu narratif, complexe et chatoyant. La narration principale, occupant un long chapitre sur deux, semble celle du Tour du Monde en Quatre-vingt Jours ou de Vingt-Mille Lieues sous les Mers : un dandy nommé Holmes, son ami opiomane et divers personnages qu’ils rencontreront au cours de leur périple à travers le monde partent à la recherche du diamant de Lady MacRae et de ses ravisseurs, au cours d’une enquête qui tient à la fois des aventures de Blake et Mortimer, à coups d’interjections à un « old chap » et de bagarres dans des trains lancés à pleine vitesse, et du roman de science-fiction à la Jules Verne. L’ironie d’un récit truffé d’anachronismes et d’invraisemblances contribue au plaisir du récit que développe une autre partie du roman, la matrice des autres : au fond du Périgord, Arnaud, devenu lecteur dans la fabrique de cigares qu’il a fondée, raconte sa dernière histoire pour sa bien-aimée Dulcie, plongée dans le coma. Deux autres récits, apparemment en mode mineur, apportent à cette narration double des contrepoints qui contribuent à faire de L’Île du Point Nemo un roman dense et complexe. Les aventures sexuelles et désastreuses de Carmen et Dieumercie, son impuissant mari, auxquels viendra s’adjoindre un troisième larron. Les deux hommes travaillent ensemble dans l’usine de liseuses électroniques Babil@Books régies par un certain Wang, cruel et pervers, qui a racheté la fabrique de cigares d’Arnaud. Surveillant tous ses employés par un système de caméras, il espionne en particulier la jeune et belle Charlotte, sans se savoir épié à son tour par sa DRH Louise Le Galle. Ces histoires communiquent, s’imbriquent l’une dans l’autre, éclairent de points de vue divergents dans l’espace et le temps un récit foisonnant qui épouse la forme de la spirale, comme l’île sur laquelle échouent nos aventuriers. Tout commence par la fin de l’histoire, tous se termine par un nouveau début : l’histoire racontée est sans fin, elle recommence éternellement à réenchanter le monde à mesure que les siècles passent, et l’auteur salue avant tout l’immortel ce besoin d’entendre des histoires et d’en raconter.

1.« Il n’y a pas de réalité qui ne s’enracine dans une fiction préalable », p. 409

Un paradis pour critiques, pour théoriciens des mondes possibles et spécialistes internationaux de l’hypodiégèse romanesque. On reconnaît de page en page des dizaines de références littéraires, de Guerre et Paix aux historiens antiques, notamment sur la carte de l’île du Point Nemo, dont la moindre colline porte le nom d’un écrivain ou d’un chef-d’œuvre, réaffirmant l’existence avant tout littéraire de ce non-lieu, créé de toutes pièces par une utopie humaniste. Au fond, la création littéraire procède du même geste que la création d’un nouveau monde scientifiquement organisé : sur une île constituée des déchets trouvés dans l’océan, une poignée de scientifiques recrée une vie non seulement organisée, mais extrêmement confortable et moderne compte tenu des conditions naturelles de départ. Modifier la réalité et la modeler à sa guise en fonction d’un but à atteindre, tel est le résultat auxquels parviennent à la fois Martyrio, la créature maîtresse de l’île, et Arnaud, racontant à sa belle au bois dormant de longs récits pour tenter de la ressusciter, ou du moins éviter qu’elle ne meure complètement. La foi dans la capacité de l’histoire à faire exister la réalité qu’elle décrit apparaît comme essentielle dans ce roman qui fait coexister des réalités distinctes pour créer un univers romanesque enraciné pourtant dans l’univers « réel », du moins tel que nous le percevons. En effet, aux scaphandriers fantastiques que revêtent Holmes et Canterel pour explorer l’île et ses marécages, et qui semblent tout droit sortis des rêves futuristes de Vernes ou de Villiers de l’Isle Adam, s’oppose la modernité déconcertante de certains détails, comme les connaissances du docteur Sanglard sur les habitants des fosses marines. Grimod, le valet (ou du moins celui qui est présenté comme tel) de Holmes, est présenté comme le fils d’un esclave mandingue dont le rapt par les négriers et la vie mouvementée dans les plantations caribéennes donne à penser que son existence se situe quelque part au cours du dix-huitième siècle ; quelques pages plus loin, le même Grimod est lancé dans le Transsibérien, qui est attaqué par des hordes de fanatiques religieux dont certains se nomment par exemple « l’Eglise maradonienne de la main de Dieu », allusion particulièrement amusante au coup de main donné au ballon par le footballeur argentin Maradona pendant la coupe du monde de 1986.

Cette fantaisie contribue au plaisir infini qu’on prend à lire ce roman labyrinthique, où tous les coups sont permis, où se mélangent toutes les références les plus hétéroclites, pour la plus grande gloire de la littérature souveraine, comme lieu de la liberté la plus folle.

Au début d’un chapitre essentiel du roman, « L’amer venin des mauvaises passions » se mêlent étroitement les plans de la fiction, à travers cette figure de la spirale qui permet de passer de l’un à l’autre dans un tournoiement incessant :

p. 96 : « Arnaud allume un Montecristo t regarde les volutes de fumée s’élever en spirale, puis stagner à mi-hauteur de la pièce. Il rêve le long cauchemar de sa femme endormie ; plume à la main, il affabule, conscient d’un seul et même vertige de l’absence. »

Ce passage éminemment métalittéraire confond lecture et écriture, rêve et réalité, conscience de l’un et inconscience de l’autre, absence et silence d’un côté, « affabulation » et langage pour les combler de l’autre. C’est de cette tension que vient à la fois le souffle du roman et le plaisir qu’on prend à sa lecture, car on se prend au jeu des références à une bibliothèque infinie sans que jamais ne soit tout à fait résolue la question du « manque » essentiel de toute parole, de toute écriture, fût-elle sursaturée de références et d’épisodes variés.

Ainsi, dans les articles dédiés au roman, il est assez peu question des élucubrations sexuelles et délirantes des chapitres dédiés au triangle amoureux de Carmen, Dieumercie et Jean-Johnny, sinon pour noter le ton facétieux de ces passages hilarants. Car on éprouve quelque gêne à la lecture de certains passages franchement libidineux, si peu sérieux, alors qu’on disserte longuement sur la mise en abyme du roman et sa construction spiralaire. Pourtant, ces passages sont plus que drôles, ils me semblent aussi essentiels que les passages assurément plus sérieux, dignes des citations choisies par Profil d’une œuvre, qui illustrent la réflexion sur le genre que l’on trouve aussi dans L’Île du Point Nemo. Je ne résiste pas au plaisir de citer l’un de ces passages :

p. 376 : « Carmen se met à hurler, à trépigner comme une qui aurait gagné au loto : Dieumercie trique, il bande, il frétille du gourdin ! Infusée par le boyau culier, dirait Gargantua, cette volupté nouvelle s’est transmise de façon merveilleuse à ses couillons, puis aux ressorts grippés de son arquebuse, la huilant et rechargeant si bien qu’il a désormais plusieurs balles dans le canon. Et tandis que le Mauricien coulisse dans la moiteur de ses entrailles, Carmen s’arrange sous les corps pour introduire dans sa bouche l’épée glorieuse de son mari. »

Le pastiche de Rabelais contribue bien sûr ici à la dimension métalittéraire du récit – tout récit en comporte un, cent autres, toute invention nouvelle dans une fiction, comme dans la réalité, est le fruit de mille lectures- et permet un mélange des genres comique : la parodie d’épopée pour évoquer une partie fine entre des partenaires qui brillent d’ordinaire par leur ridicule ne jure pas, par « mauvais goût », avec les hauteurs sublimes de la réflexion sur la littérature que le roman donne à comprendre. Au contraire, elle y contribue, en démolissant avec allégresse l’esprit de sérieux des « grands romans », ceux qui parlent de nobles sentiments et d’idées estimables.

Dans ce roman, tout est jeu, parodie et échange de regards à travers des miroirs. Le thème du miroir est omniprésent. Jeux de reflets, de dédoublements (les deux belles endormies, Verity qui se réveille d’un songe de sept ans et Dulcie qui s’endort à jamais, les couples maître/ valet et homme/ femme qui s’inversent lorsqu’on s’y attend le moins, échos entre le Cyrus qui guide les visiteurs dans l’île mystérieuse et le Cyrus perse auquel on pense en lisant le récit guerrier qui ouvre le roman, plongé avec lui dans la lecture de Canterel…), mais aussi énigmes que l’on déchiffre sur le reflet du derrière d’une prostituée dans un miroir magique et pornographique, tous ces jeux de miroirs et de reflets, plus ou moins fidèles, contribuent à la réflexion sur le « miroir que l’on promène le long du chemin » dans le roman, mais avec la distance comique qui permet de lire L’Île du Point Némo sans se départir du plaisir qu’il communique.

En somme, le « baroque » Blas de Roblès renoue avec une tradition on ne peut plus classique, celle de la littérature qui « plaît et instruit » son lecteur, sinon en lui infusant des qualités morales, du moins en ouvrant son horizon. A cet égard, les chapitres consacrés à l’épopée des cigarières cubaines et leurs lecteurs sont particulièrement importants.

  1. Des contes bus à la mamelle

Ces histoires rocambolesques et drôles n’ont rien de gratuit : au contraire, l’auteur donne à la littérature une fonction fort noble, bien éloignée du plaisir aristocratique d’une poignée d’esprits sentencieux qui se divertiraient à des facéties parodiques pour le seul plaisir de communier dans une connivence culturelle de bon goût. La lecture de romans, plus encore que celle des essais politiques et philosophiques, est à la source de l’éveil des consciences et des révolutions qui ont marqué les deux derniers siècles.

p. 98 : « Comment n’avaient-ils[les patrons des fabriques où sont pratiquées les lectures à voix haute] compris qu’il y avait plus de révolte chez Edmond Dantès que dans toute l’œuvre de Marx ? Une fois les ouvriers échappés dans la littérature, plus personne ne serait capable de les rattraper, non parce qu’on leur lirait du Bakounine, mais parce qu’ils y verraient comme en miroir le reflet de leur propre misère. »

Cette haute fonction de la lecture d’histoires, qui éclaire le peuple sur sa propre condition et le dote ainsi d’une conscience de soi en même temps qu’il lui montre d’autres vies possibles, c’est la dimension proprement politique de toute oeuvre de fiction, la raison pour laquelle on lit des histoires depuis l’aube des temps- et aussi la raison pour laquelle la littérature est censurée dans tout régime autoritaire. La petite tailleuse chinoise mise en scène par Dai Sije dans la Chine communiste de Mao vit exactement la même révélation que les cigarières cubaines en découvrant le destin des héroïnes balzaciennes : la découverte d’autres destins possibles et infinis, et avec cette révélation, celle de sa propre liberté.

La lecture dans les fabriques est un acte collectif, qui passe de la voix, de la bouche du lecteur aux oreilles des travailleurs, concentrés sur l’histoire, non parce que cette concentration améliore la qualité des cigares – aberration publicitaire qui fait hurler de rage Arnaud lorsqu’il découvre comment est « vendue » la tradition des lectures avec les cigares produits- mais parce qu’à la suite de cette lecture, les ouvriers discutent de ce qu’ils ont entendu, que le récit se charge des interprétations personnelles de chaque lecteur ou auditeur, que l’échange qu’il permet contribue aussi à fomenter la conscience de soi à l’origine de tout acte social et politique. Cette dimension orale de la littérature rappelle le rôle dévolu aux contes de bonne fame, qui instruisent les enfants dès leur plus jeune âge en enrichissant leur imagination à jamais. L’éducation passe avant toute chose par la parole et par l’incarnation du récit dans une voix, ses modulations, ses intonations et l’écoute silencieuse, attentive, et collective, de ses auditeurs. Mais elle suppose aussi une forme d’amour que met parfaitement en scène la longue narration d’Arnaud à Dulcie (et, par un effet de miroir, de tout auteur à son lecteur, malgré la distance qu’impose l’écrit) : la voix de l’homme se diffuse lentement dans tout le corps de l’être aimé, la rappelle sans cesse à la vie et à la conscience par le récit à voix haute. Cette dimension amoureuse, physique, sensuelle du récit oral se trouve aussi figurée par un autre motif récurrent dans le roman, celui du sein, tour à tour nourricier et mortifère. Alors que le spectacle des seins de la belle Charlotte dans les vestiaires suscite l’émoi de Wang à travers les caméras indiscrètes qu’il a installées, c’est en tétant les seins enduits de crème de Louise le Galle qu’il succombe. L’oralité trouve ici une autre manifestation : l’image du sein nourricier offre un contrepoint plein de sens à celle de la lecture à voix haute comme source de vie. La mort elle-même n’est qu’un silence apparent, et l’entrée dans un autre plan de fiction.

Le rôle dévolu aux femmes saute aux yeux : maternelles et désirables tour à tour, offrant leur lait et leur voix, elles apparaissent dans tout le roman comme des figures de l’espérance et de la fécondité, eussent-elles un rôle peu engageant. La « truie afghane », comme on surnomme Louise le Galle, n’est certes pas un personnage des plus sympathique ; elle n’en est pas moins l’instrument d’une vengeance bien méritée. Carmen, délaissée par les hommes, finit par exercer une sexualité phytophile, en introduisant dans son vagin toutes sortes de fruits et légumes, jusqu’à ce qu’enfin le bonheur ne la saisisse en faisant germer entre ses jambes une pomme de terre fantastique.

A cette féminité abondante et généreuse, dont la parole coule de source – Martyrio est la maîtresse véritable de l’île et d’un univers entier, véritable déesse-mère pourvue d’appendices surnaturels- s’oppose la sécheresse aliénante de la parole figée, instrumentalisée, dépourvue de son sens. Les textes commercialisés sur les liseuses de Babil@Books en sont une preuve éclatante. D’une part, à ce « babil » enfantin des premiers mots et du langage vivant s’oppose l’aspect figé, mortifère, des quelques classiques proposés à la curiosité des lecteurs, non par amour de la littérature, mais pour garnir des bibliothèques numériques, amasser et capitaliser des titres. Calculs sordides des éditeurs qui ne peuvent disposer que de textes libres de droit, réduisant la Comédie Humaine ou la Recherche du Temps perdu à quelques titres accrocheurs, et surtout, « tombés » dans le domaine public, comme on dit. D’autre part, le principe de la liseuse fait de la lecture un acte individuel, au contraire de l’oralité et de l’échange des ateliers cubains, où la lecture à voix haute est abondamment commentée par les ouvriers à chaque pause. La lecture électronique est un acte de consommation comme un autre : la liberté inhérente à la lecture en est absente, puisqu’elle n’est pas l’occasion d’une « infusion » personnelle et collective du texte, mais le rapide et fragmentaire balayage d’un écran.

Le piratage effectué par Fabrice, ouvrier chez Wang et vengeur de Charlotte humiliée, est particulièrement révélateur de cette mort de la littérature par sa numérisation à valeur marchande. Le jeune homme mélange tous les textes disponibles sur les liseuses pour créer un salmigondis absurde ; plus inquiétant, Wang commercialise malgré tout liseuses et textes comme si de rien n’était, préférant vendre après coup un logiciel de réparation à ses acheteurs que remettre en ordre la littérature ainsi vidée de tout son sens. Peu importe ce qu’on vend, du moment qu’on le vend à temps. Le non-sens à l’état pur apparaît dans ces passages de romans absurdes, caviardés et traficotés dans la plus grande confusion –et donnant pourtant l’apparence d’un sens possible, à condition qu’on ne se fonde que sur l’enchaînement des actions :

p. 362 : « Il proposa tout de suite une entremise, en ami obligeant. Mais elle refusa. Alors il s’aperçut qu’elle pleurait. Elle lui désigna du doigt Mademoiselle de Verneuil : « En Laponie, en Tartarie, en Amérique, c’est un honneur que de prostituer sa femme à un étranger. » En entendant cela, il se mit à trembler comme une femme adultère sous le regard de son époux. »

Le mélange est particulièrement savoureux, d’ autant que les phrases volées dans différents romans semblent raconter une histoire ; Blas de Roblès se livre ici à un jeu littéraire qui n’est pas seulement amusant, mais qui montre que la production aléatoire de récits crée un autre univers possible encore, que l’invention et la liberté sont absolues dans le domaine de la narration, puisqu’un auditeur peu cultivé comme l’est Wang ne remarque absolument aucun problème, et que cette histoire pourrait fort bien tenir debout, au fond. La victoire de l’imagination sur les logiques commerciales contribue à affirmer la pérennité de la littérature, de sa capacité à susciter à la fois plaisir et sens, de sa toute-puissance sur le monde.

Le capitaine Ward n’est-il pas physiquement guéri de son mal par une « dose forte d’homérine », qui consiste à se boucher les oreilles lors de l’appel des sirènes, selon les indications livrées par l’aède de l’Odyssée ?

  1. Martyrio, silencio

Le cirque et son univers circulaire, mystérieux, ses tours de magie et de passe-passe, sont au cœur –au centre- de tout le roman, rappelant en cela le film de David Lynch, Mulholand Drive, dans lequel une représentation au cirque, et ce terme de « Silencio » donné comme un ordre magique, permet l’inversion des points de vue et des personnages, le dédoublement des deux femmes et la plongée dans un univers onirique inquiétant et violent. De nombreux personnages sont issus, dans L’Île du Point Nemo, de l’univers du cirque et de ses phénomènes de foire, renforçant la fictionnalité du récit par ses prodiges plus ou moins humains. Martyrio, bien sûr, avec ses jambes miniatures pendant entre ses jambes réelles, qui renforcent la dualité du personnage et rappellent l’enfance, son mari Giorgio Triskelès pourvu pour sa part de trois jambes droites et de pieds afférents, de pointures différentes, l’enjambeur Nô et sa pantomime d’arracheur de poils pubiens de ses victimes, à la fois tragique et dérisoire, les sœurs siamoises séparées par les jambes parce que la sexualité de l’une empêchait l’autre de vivre normalement… Ces phénomènes de foire peuplent la partie dévolue aux aventuriers du Point Nemo, mais aussi, plus discrètement, essaiment dans les autres chapitres, où changements de sexe et sexualité insolite rappellent l’univers du cirque et de ses transformations.

Plusieurs chapitres sont également consacrés au cirque Barnum, et à l’immense palais des phénomènes où furent rassemblés, dans une mise en scène gigantesque et folle, tout ce que le monde comptait de bizarre à la fin du dix-neuvième siècle, avant l’incendie qui le ravagea (ce lieu, contrairement au cirque itinérant et à ses phénomènes, n’a jamais existé). Dans ces passages, Blas de Roblès se livre à un inventaire de toutes les étrangetés imaginables que compterait le monde à la fin du siècle dernier, à travers des descriptions, étage par étage, des lieux, qui renforcent l’impression de démesure et d’infinie liberté qui préside à l’écriture du roman. A chaque étage, en effet, coexistent e s’échelonnent plusieurs univers, ce qui n’est pas sans évoquer la construction même du roman. Quant à l’incendie, c’est celui de la bibliothèque d’Alexandrie qu’il peut rappeler, tant la ressemblance entre le musée fourre-tout et le roman lui-même, avec sa capacité à contenir toute la littérature, est forte. L’aspect circulaire de ces lieux et du roman contribue à faire de ce dernier un cirque, un vaste trompe-l’œil où le lecteur-spectateur, crédule et émerveillé, assiste à des tours plus fascinants les uns que les autres.

Le cirque, outre sa rotondité et sa capacité à jouer sur les inversions et les trompe-l’œil, est le lieu du mélange entre le tragique et le comique, entre le dérisoire et la fatalité. Il s’y joue un spectacle outrancièrement mis en scène, où se joue la vie et la mort des acrobates et avaleurs de sabre, et qui s’adresse à la fois, sur un premier plan, aux enfants crédules, et sur un deuxième plan, à des adultes plus soucieux de comprendre comment font les artistes pour donner l’impression de magie qui s’empare de la scène.

Les chapitres intitulés « Derniers télégrammes de la nuit » contribuent à donner cette impression d’assister à un spectacle mêlant les registres et invitant à continuer ces bribes d’histoires, comme si le roman contenait en germe une infinité d’histoires déjà existantes et encore à écrire. L’humour noir et le non-sense marquent ces brèves :

p. 212 : « Choses qui font un bruit horrible de castagnettes sans qu’on puisse en déduire pour autant la présence d’une Espagnole.

En peu de temps, la malheureuse fut réduite en un petit tas de cendres dans lequel les os calcinés claquaient sous l’influence de la chaleur. Un médecin constata le décès. »

Ou encore (même page)

« Choses qui défient toute confrontation avec le réel.

Armé d’un faux pistolet, un faux policier attaque un fourgon postal. Un faux postier l’arrête. »

Interrompant les chapitres dédiés aux récits qui forment l’ensemble du roman, ces courts interludes comiques et horrifiques, parodies des brèves de journaux, et apparemment sans nul lien avec les narrations qu’élaborent les différents chapitres, ces chapitres contribuent à dénoncer le voile des apparence et à affirmer l’exacte équivalence du vrai et du faux, de la fiction et d ce qu’il est convenu d’appeler a réalité, du spectacle et de la vie. A cet égard, le cirque offre une métaphore, certes très banale, de l’absurdité et de la folie du monde, mais néanmoins riche de sens. A l’image d’Horacio Oliveira, le héros de Marelle de Cortazar, qui échoue avec son double Traveller dans un cirque dont il balaie mélancoliquement la piste, ne sachant plus guère si le ciel étoilé du chapiteau est celui du monde ou celui du cirque, si les tours es animaux sont plus ou moins absurdes que les occupations humaines, le lecteur de L’Ile du Point Nemo erre à travers un espace infini et clos par la circularité de la mise en abyme, déboussolé et chaviré par l’infini des possibles, perdu et émerveillé devant les machins gigantesques de la narration.

Jean-Marie Blas de Roblès procure alors à ses lecteurs le bonheur enfantin de se perdre dans une narration tourbillonnante et miroitante, tout en rappelant les vertus profondes, libératrice, de la littérature, tout en affirmant la souveraineté de l’imagination et du rire sur les carcans intellectuels et esthétiques qui président à nos goûts formatés par un marché plein de mirages et de faux-semblants.

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