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Bovarysme sauce Icamole

28 Novembre 2014, 14:42pm

Bovarysme sauce Icamole

David Toscana, El Ultimo Lector, traduit de l'espagnol (Mexique) par François-Michel Durazzo, éditions Zulma, 2009 (édition originale: 2005)


Un roman gigogne


El ultimo lector commence comme un roman policier: au cours d'une sécheresse accablante, Remigio découvre au fond de son puits, le seul du village d'Icamole à conserver un peu d'eau, le cadavre d'une fillette. Qui l'a tuée et jetée là? Melquisedec, le porteur d'eau, qui voyage de village en village, est-il le coupable comme le croient les policiers? ou le gros Antunès? Mais les pistes sont brouillées par le récit, et laissent entrevoir de tout autres enjeux que la résolution d'une quelconque énigme policière. Au lieu de chercher le coupable, Remigio va chercher conseil auprès de son père, le bibliothècaire du village, et enterre la jeune fille sous son avocatier, devenant ainsi le suspect idéal qui cherchera pendant tout le roman à camoufler un crime qu'il n'a pas commis- parce qu'il aurait pu le commettre, comme il en a eu la révélation en touchant le corps de la jeune fille, prenant conscience du désir et de la volonté de détruire son objet qui habite tout homme, quelque innocent qu'il se croit en faisant pousser des avocats. Quant à l'auteur, il utilise la trouvaille macabre de Remigio non pas, comme dans un roman policier, comme la fin d'une longue histoire dont on remonterait laborieusement à la source pour comprendre l'enchevêtrement de causes et de conséquences qui ont conduit à l'assassinat de la petite Anamari, mais comme d'un point de départ, à partir duquel les personnages adoptent une attitude, prennent une position, se rencontrent et se séparent. Quant à Lucio, le bibliothécaire, c'est dans les romans qu'il passe son temps à lire et critiquer dans la solitude de sa bibliothèque désaffectée qu'il trouve les mystérieuses solutions aux énigmes de la réalité: trouvant dans la description de l'enfant une exacte similitude avec celle de Babette, l'héroïne d'un roman de Pierre Lafitte, il conlut que la disparition de la jeune fille obéit à la même nécessité dramatique que celle du personnage, et se contente de cette "explication" au crime. Trop belle pour ce monde et indifférente à sa misère, elle en devait disparaître.


Mettre en scène un bibliothécaire entouré de ses livres permet à Toscana de peupler son roman de tous les romans que lit Lucio, et qui deviennent personnages à part entière. Les plans se confondent pour le plus grand plaisir du lecteur, mais surtout pour le perdre dans les méandres d'une fausse enquête qui débouche sur une vraie question, autrement plus importante. A la question de départ, "qui a tué Anamari?" se substitue une autre question, d'ordre métaphysique: quel est le pouvoir de la littérature contre la mort? C'est à cette enquête-là que se livre Lucio à travers ses lectures, et le lecteur avec lui, qui se laisse embarquer dans des narrations de deuxième degré. En effet, le deuxième chapitre par exemple s'ouvre sur les aventures d'un pauvre Noir aux prises avec de méchants Blancs racistes qui projettent de le jeter dans le Colorado, jusqu'au moment où s'interrompt la narration:
p. 14: "Lucio soupire et referme brusquement le livre. deux cent pages pour que ce Noir vienne nous faire la morale comme une bonne soeur. Quelle crapule! La quatrième de couverture promet au lecteur une plongée dans les profondeurs de l'âme humaine[...]"


Lucio passe ses journées à trier, en critique consciencieux, les livres qui méritent une place sur les rayons de l'étagère, et ceux qu'il jette '"en enfer" pour y être dévorés par les cafards. Mais les romans qu'il juge et commente sont bien plus que de la bonne ou mauvaise littérature, fussent-ils condamnés à ne jamais trouver d'autre lecteur que le vieux veuf: non seulement ils fournissent au roman de Fontana autant d'échappées, doubles-fonds et contre-romans dont il reste à imaginer les détails, mais ils sont plus réels aux yeux de Lucio que les "faits" chers aux amateurs de romans policiers -ou aux naIfs qui croient habiter le monde réel.


La bibliothèque de Madame Bovary


Ce qui caractérise l'héroïne de Flaubert, ce n'est ni sa naïveté, ni son caractère mièvrement romanesque ou son immoralité, c'est son incapacité à accepter que sa vie ne soit pas un roman d'amour comme ceux dont elle s'est abreuvée. Lucio est en cela semblable à la belle infidèle de Flaubert, accordant plus de réalité qux livres qu'il lit qu'aux faits que la réalité tangible lui permet de connaître. Il a recours aux enseignements des bons romans pour donner conseil à son fils, orienter les policiers et trouver ses propres réponses aux questions que pose le quotidien. Les bons livres sont ceux capables de se substituer au réel, au contraire des billevesées vouées à l'enfer des cafards dans lesquelles de piètres personnages falots bavardent interminablement et sont minutieusement décrits, non pour qu'on les imagine vivants, mais pour que l'auteur montre son savoir social. Lucio égorge un bouc avec son fils Remigio, pour l'éduquer à la littérature. Face à cette scène, le jeune homme comprend que ce qui consitue l'humanité de celui qui meurt, qui réside moins dans les termes d'"horreur" et d'effroi dont regorge la mauvaise littérature, que dans la dignité qu'il essaie de garder, et qu'on trouve aussi dans le chant funèbre du bouc. La réalité n'est donc là que pour s'assurer d'une "vérité" profonde, celle que divulgue la belle littérature, celle qui parle juste. Tout le roman peut ainsi se lire comme une inversion des rapports entre réalité et fiction. Si c'est la fiction qui est réelle, que La Mort de Babette est en quelque sorte le premier plan de la réalité, la mort d'Anamari qui y ressemble tant n'est qu'une réécriture plus ou moins fidèle, plus ou moins "réaliste" de cette vérité première. Et le roman de Toscana inaugure une autre réalité que le lecteur vérifiera dans le spectacle de sa propre vie. Peut-être le dernier maillon de cette chaîne, le "dernier lecteur", c'est-à-dire vous ou moi, cherchera-t-il un jour dans le roman de Toscana une idée pour résoudre l'une des questions que pose l'existence, sur la croissance des avocatiers, ou plus probablement le passage du temps et le deuil.


Dans une interview, voici ce que l'auteur dit de ces lecteurs auxquels ressemble tant Lucio:
"Les vrais lecteurs sont persuadés que Gregor Samsa est réellement devenu un insecte, qu’un misérable ivrogne rencontré dans la rue s’appelle Marmeladoy, qu’ils pourraient aimer madame Bovary plus que Madame Bovary, que la chrétienté n’existe pas à cause du Christ mais à cause de ce merveilleux roman appelé la Bible, et qu’ils doivent plus à Don Quichotte qu’à leur propre père." (Entretien réalisé par Christine Jeanney pour Culturofil (Propos traduits de l’anglais par Delphine Kilhoffer)


Le bovarysme se caractérise aussi par l'usage d'un registre dont on ne fait plus guère de différence avec le mouvement littéraire qu'il illustre. Ce réalisme1 est justement ce que prône par-dessus tout le critique sévère qu'est Lucio, ce qui n'a plus rien de paradoxal dès lors qu'on admet la supériorité de la littérature sur la "réalité". En effet, la littérature n'a de sens que si elle répond aux grandes questions que soulève l'existence, que chaque homme éprouve dans sa chair, et ne peut y répondre que si elle cesse d'être un bavardage frivole pour parler sincèrement. Lucio barre impitoyablement les passages inutiles, les redites, les redondances, passe à la moulinette toute histoire qui procède des bons sentiments mielleux ou des bonnes pensées mièvres, pour que seuls subsistent les livres "vrais" et honnêtes. C'est avec beaucoup d'ironie que Toscana se dédouble ainsi, intégrant à son propre roman une auto-critique, ou plutôt un mode d'emploi du roman à l'usage des apprentis écrivains - ou lecteurs. La figure du vieux Lucio n'est pas seulement celle d'un censeur sévère, mais aussi celle d'un vieillard solitaire au milieu des livres, pensant sans trêve à son amour perdu.


Mort et filiation


La question que pose la mort de Babette, c'est celle du pouvoir des livres: sauront-ils faire renaître Herlinda, la femme perdue de Lucio, ou donner sens à sa mort? Pourquoi les êtres que l'on a chéris meurent-ils? Cette profonde injustice, l'existence inexplicable du mal en quelque sorte, dans un village isolé du reste du monde comme l'est Icamole, est au coeur de cette sombre affaire, révélée comme la vérité au fonds d'un puits par la découverte macabre de Remigio. Ce dernier, pourtant, ne cesse d'apprendre dans le roman, grâce aux enseignements de son père et des livres qu'il lui confie. Il apprend d'abord sa propre culpabilité, ne pouvant assurer qu'il n'est pas le meurtrier possible, putatif, d'Anamari car il comprend qu'elle ait suscité le désir et la violence de son agresseur. Le désir du corps qu'il ne peut combler se transpose envers les fruits de l'avocatier, nourris des matières organiques du cadavre, manifestation de la douceur d'une peau rêvée dans une métaphore végétale troublante: le fruit à la chair onctueuse, qui se nourrit de la putréfaction de l'enfant, devient sa propre chair qui salit les draps de Remigio entre lesquels il les serre tendrement. Il apprend avec le désir ce qu'est l'horreur, non pas celle des livres enveloppée de termes creux, mais la réalité du cadavre qui ne se plie pas aisément aux volontés du fossoyeur, la paupière restant obstinément ouverte, la lourdeur des membres rigidifiés, la peur de voir ressurgir une main de la terre s'il pleut. Il apprend enfin lors du sacrifice du bouc ce qu'est la mort et la douleur, la vanité des mourants avant de somber dans le néant: la peur du ridicule plus forte encore que les souffrances de l'âme et du corps. Ces enseignements essentiels contribuent à faire de Remigio un homme, aidé en son chemin par un vieux père qui accède à d'autres enseignements encore.


Le village lui-même a été fondé sur une lettre laissée à sa bien-aimée par un soldat mourant- Lucio viendra en secret corriger une grossière faute d'orthographe de la relique- à partir de laquelle une légende s'est constitué, qui donne un certain sens à la réalité du villagen, une fois les faits hitoriques oubliés ou transformés par l'imaginaire collectif. L'acte fondateur du village d'Icamole est l'écriture, comme l'acte qui redonne à la bibliothèque (renommée "Babette") un nom et une existence quand Lucio en fait repeindre la façade et l'inscription par son fils, plein d'espoir après la venue de la mère d'Anamari. L'écrit laisse une trace que l'interprétation de ses lecteurs rendra plus réelle que leur petite existence paysanne: à partir des mots écrits, avant même qu'ils ne constituent une histoire, il y a un mythe qui s'élabore, et qui donne vie et réalité à ceux qui le créent et y croient pour s'expliquer leur présence terrestre.


Les réflexions de Lucio sur la mort de la jeune fille et ses lectures l'amènent à la perte de sa femme Herlinda, à la peau douce comme celle des avocats, si différente des femmes du village, et que nulle litérature ne parvient à lui restituer. Si ne subsistent d'elle que des souvenirs épars et insignifiants - une soupe de légumes trop salée, l'idée d'élever des chèvres, la morsure d'un scorpion- et que nul roman ne sait faire revivre la femme unique et irremplaçable qu'a perdu Lucio, alors la littérature ne saurait être aussi réelle que la mort, comme Remigio, cette fois, le fait remarquer à son père:
p. 157: "Remigio hausse les épaules. Ce que tu dis est peut-être vrai, mais si les lecteurs ne distinguent pas entre une vraie et une fausse mort, qu'est-ce que ça fait que l'auteur le fasse, c'est pour ça qu'ils admirent SantIn. En tout cas, les romans ne sont que des mots, et le mot mort, ce n'est pas la même chose que la mort."


Mais au lieu de renoncer à tout jamais à la présence d'Herlinda, acceptant que la réalité de la mort soit plus douloureuse que le mort "mort", Lucio la ressuscite en écrivant à son tour un roman, qu'il appellera La Mort d'Herlinda, affirmant par ce geste, à travers les dernières lignes du roman, que la littérature peut envers et contre tout lutter contre l'oubli et la mort. Cette mise en abyme du roman réaffirme encore la toute-puisance de la littérature, ne fût-elle lue que par un "dernier lecteur" moribond et solitaire (ce qui ne manque pas de sel quand on sait que ce dernier roman de Toscana a été vendu à des milliers d'exemplaires et traduit en plus de six langues). La littérature n'est pas seulement plus réelle que la vie, elle apparaît comme la seule forme d'immortalité à laquelle on puisse aspirer, si l'on n'est pas enterré sous un arbre fruitier dont on nourrira les racines quelques années durant; le tout est de devenir le personage de son propre roman, et de savoir l'écrire... Ce à quoi nous convie Toscana, c'est peut-être moins, justement, à devenir écrivain pour rester immortel, qu'à faire preuve d'une certaine humilité en la matière, et à se contenter de faire de sa propre existence, le peu qui nous est donné, un roman digne d'être sauvegardé sur les étagères de la Bibliothèque de Babette: fait de simplicité, de concision et de profondeur.




1: J'adhère sans réserve à l'analyse de L'Hermite sur le prétendu "réalisme-magique" de Toscana: c'est un cliché dont on affuble tout romancier latino-américain dès lors qu'il fait preuve d'un tant soit peu d'imagination, qui ne correspond en rien à ce qu'on trouve dans El Ultimo Lector de Toscana. (http://hermite-critique-litteraire.com/2013/08/03/el-ultimo-lector-de-david-toscana/)

Illustration: Frida Kahlo, Racines, 1949

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